À 87 ANS, PAPY FAIT (LE TOUR) DE LA RÉSIDENCE

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Antibes, lundi 11 décembre 2017

 

Jean Bourgeon a 87 ans. C’est plus difficile à cet âge-là de se mettre à l’activité physique. Pas impossible. Pour mon Papy (celui de Léa), le déclic a été l’AVC qu’il a subi à l’automne. Désormais, après un mois en clinique de rééducation et de nombreuses séances de kinésithérapie, il fait quotidiennement deux fois le tour de sa résidence à pied avec Mamie et s’amuse à tester son équilibre en se tenant sur une seule jambe. Au-delà de son parcours de soin, la mésaventure de mon grand-père questionne l’autonomie des personnes âgées.

 

 

Il est 21 heures, ce lundi d’octobre, quand la sonnerie du téléphone retentit. Nous sommes à table avec mes parents, dans la cuisine de leur appartement à Versailles (Yvelines). Maman se fige, fronce les sourcils : “Qui peut bien appeler à cette heure-ci ?” Elle essuie le coin de sa bouche avec une serviette avant de se lever pour décrocher le combiné. C’est sa mère, ma mamie Simone. Cet appel tardif, inhabituel, suspend notre repas, alors qu’on tend tous l’oreille pour entendre les mots à l’autre bout du fil, qui se bousculent dans l’urgence. “Jean (mon papy, donc) a fait un malaise au retour des courses. Sa main gauche s’est paralysée quand il était dans le magasin et il est tombé en rentrant dans l’appartement.” Peu de doutes : c’est un AVC. “Il est à l’hôpital. Je n’arrive pas à avoir d’informations auprès des médecins, je ne sais pas quoi faire.” Nous non plus. Et nous ne pouvons rien faire : plus de 920 kilomètres nous séparent de leur résidence d’Antibes (Alpes-Maritimes).

 

Quand on est petit, on les croit éternels, nos grands-parents. “Beaucoup de gens nous disent qu’ils nous trouvent encore très en forme”, se félicite d’ailleurs ma grand-mère. À 86 ans, elle continue de se teindre les cheveux dans un brun sévère, pour ne pas se voir la tête grise. Mais depuis quelques années, elle ne nous cache pas qu’elle se sent fatiguée. “Oh tu sais, à notre âge…” répond-elle lorsque je prends de leurs nouvelles. Je sens dans sa voix une forme de lassitude, une attente qu’elle dissimule dans son éternelle bonne humeur. Jusqu’à ce qu’elle se fasse opérer du dos, au printemps 2016, pour des “becs de perroquet” – qui l’empêchent désormais de manger du fromage, son péché mignon – elle nageait dans la piscine turquoise de la résidence, qui fait écho à la mer. “400 mètres tous les matins”, répète-t-elle fièrement. Depuis, elle marche : deux fois le tour de la résidence quotidiennement. Papy a, lui, arrêté de descendre “jouer aux boules” à 16 heures depuis bien longtemps. Il faut dire que leurs amis ne sont plus là : monsieur et madame Bourgeon sont maintenant les plus âgés de la résidence du Val de la mer, sur les hauteurs d’Antibes. “Presque ! Une femme de 94 ans y vit toujours”, corrige leur fille, ma mère. Désormais, ils vont jouer au bridge dans un club deux à quatre après-midis par semaine.

 

2 KILOMÈTRES À PIED

Lorsque je descends pour Noël, deux mois et demi plus tard, je retrouve mon papy en pleine forme. Il n’a pas maigri – il a toujours été plutôt sec -, il n’a pas le visage émacié – ce qu’on appréhende le plus quand on n’a pas vu quelqu’un depuis un moment. Et il sourit toujours à plein dentier. Par bonheur, son accident ne lui a laissé aucune séquelle. Mieux encore : il s’est mis au sport. À l’activité physique plutôt, mais qu’importe : Papy bouge. “Pour quelqu’un qui n’en a jamais fait de sa vie, commencer à 87 ans !” raille gentiment ma mère. En réalité, “ce n’est pas si rare de voir de personnes âgées se mettre à l’activité physique, ici (comprenez “sur la côte d’Azur”). Généralement, la maladie est un déclic”, souligne le Dr Jammy, le médecin traitant de mes grands-parents. Papy n’a pas eu le choix : après une semaine d’hospitalisation dans le service de cardiologie du CHU La Fontonne, il a été transféré pour un mois dans la clinique de l’Estagnol, pour de la rééducation. “Votre grand-père est très discipliné : si on lui dit de marcher 20 minutes par jour, il le fera, poursuit le généraliste. Rétrospectivement, il a pris conscience qu’il aurait pu être handicapé.”

Aujourd’hui, c’est tout le mode de vie de mes aïeux qui est à repenser. Pour le Dr Bernasconi, cardiologue du CHU à l’origine du dispositif sport sur ordonnance ‘Pass formsanté’, l’activité physique peut permettre de “diminuer le risque de récidives. Mais on peut toujours dire de faire du sport, à 87 ans, c’est un peu tard parce que ça restera difficile de s’y mettre.” D’autant que la voiture fait partie intégrante du quotidien, comme un gage de leur autonomie. Sa Citröen grise, Papy était le seul à la conduire ; il a aujourd’hui interdiction de la conduire seul. Le jour de son AVC, il avait pris le volant pour aller faire les courses au Super U, comme à son habitude – l’accident aurait pu être pire. Son hospitalisation a surtout bouleversé les journées de Mamie qui, elle, “a peur de conduire en ville”. Pendant plus d’un mois, elle va – en marchant – remplir son frigo aux commerces du Roi soleil. “2 kilomètres aller-retour.” Et plus : elle rend visite à son mari dans la clinique de rééducation… à pied. “C’est à 500 mètres de l’appartement, grâce à un raccourci qui coupe à travers l’école. Fermée pendant les vacances scolaires !”

 

C’est amusant aujourd’hui de les voir observer leur petit rituel de marche si docilement. Papy a même pris l’habitude de descendre les trois étages de son immeuble à pied. “Mais je ne le monte pas ; mon médecin dit que ça essouffle mon coeur inutilement.” Ils n’aiment pas trop ça, mais ils savent combien ça peut leur faire du bien. “Il ne faut pas laisser aller la musculature. Avec l’âge, les organes deviennent plus petits ; il faut les stimuler pour garder leur fonctionnalité”, explique Théophile Scheuer-Boistelle, l’un des kinésithérapeutes qui s’est occupé de mon grand-père. Lui conseille, pour cela, 3 km de marche quotidienne – soit environ une heure.

La pratique d’une activité physique régulière aurait, en effet, des bénéfices non seulement sur les fonctions cognitives (qui comprennent la mémoire, le langage, ainsi que des fonctions exécutives telles qu’être capable d’organiser ou de tenir un raisonnement cohérent), mais aussi sur la prévention des chutes, comme le rappelle un rapport de l’Inserm publié en 2015.

C’est d’autant plus important à un âge où la baisse du niveau de santé peut rapidement engendrer des limitations fonctionnelles, puis la perte de l’autonomie.

 

GENTLEMAN FARMER

C’est forcément une question qui nous préoccupe, dans la famille : après une vie en Bourgogne, Simone et Jean Bourgeon ont quitté leur grande maison recouverte de lierre de Brandon, en Saône-et-Loire, dont Papy a été le maire pendant 18 ans, pour s’installer dans un appartement avec vue sur mer, qui nécessite moins d’entretien. Mais qui les éloigne un peu plus de leurs deux filles, ma mère, Françoise (Mamie l’appelle “Fanfan”), et sa cadette, Agnès, toutes deux en région parisienne. “À 87 ans, bientôt 88 (Papy est du mois de juin), il a toujours bon pied bon oeil, appuie l’aînée. Il s’intéresse à beaucoup de choses, il est intellectuellement très actif… Il n’a pas du tout envie d’aller en maison de retraite !” Cette obligation de quitter son domicile sonnerait, on dirait, comme un nouveau déracinement.

Car s’il a quitté la Bourgogne depuis 20 ans, la Bourgogne n’a jamais quitté Papy. Il pense toujours à celle belle bâtisse et à la ferme du lieu-dit La Ferdière, où il a en partie grandi et vécu toute sa vie professionnelle, dont il a hérité de sa mère. “Encore ce midi, il m’en a parlé au déjeuner. Il me demandait si je me souvenais de ci, de ça…” raconte Maman. Moi, je me rappelle tout particulièrement ce grand escalier de bois que je dévalais sur les fesses, enfant, et des rideaux à carreaux rouge et blanc de la cuisine. Il y avait, sous cette pièce, une laiterie, que je n’ai pas connue. On y faisait du fromage de vache. Mes grands-parents disposaient d’une étable avec des vaches laitières, quelques chèvres et quelques cochons.

“Et surtout, ce qui a fait leur occupation quand j’étais jeune adolescente, c’est la production d’oeufs hors sol, rembobine Françoise, aujourd’hui soixantenaire. 10 000 poules pondeuses ! C’était une petite révolution, nous étions les seuls à avoir cela aux alentours.”

Jean Bourgeon a surtout eu des fonctions électives : outre la municipalité, il a aussi effectué 3 mandats à la présidence de la Chambre d’agriculture de Saône-et-Loire, et a participé en tant qu’administrateur à d’autres entités comme le Crédit agricole et la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). C’était un peu un “gentleman farmer”.

Mamie, secrétaire de notaire avant de rencontrer Papy, participait beaucoup à la vie de la ferme. Mais la Bourgogne ne lui procure pas de nostalgie particulière. Surtout, aujourd’hui, elle ne serait pas contre être prise en charge. Et puis, elle est sociable, elle s’intégrerait facilement. Il existe bien, en centre-ville, une résidence pour personnes âgées avec un service de restauration ; cela pourrait lui convenir, elle n’aurait qu’à mettre les pieds sous la table. Mais tant qu’ils ne sont pas dépendants, la question ne se pose qu’à demi-mot et heureusement : aucune solution n’est réellement satisfaisante. La situation aurait été différente si l’AVC lui avait laissé des séquelles. Maman veut être la plus présente possible ; elle descend dès qu’elle a des vacances. “Mamie m’avait fait remarquer qu’il existait de plus en plus d’aides pour garder les personnes âgées à domicile. Nous, tant qu’on pourra leur permettre de rester chez eux, on le fera.” Selon un sondage de l’Ifop de 2010, 81 % des Français souhaitent finir leurs jours chez eux.

 

HE, YOU, “I MOOVE”

“Votre grand-père fait de l’apnée nocturne”, m’indique le Dr Bernasconi, le cardiologue, quand je lui demande si certains facteurs avaient pu déclencher un AVC. “Il a aussi une rhinite, une hyperactivité nasale mal traitée car les médicaments ne sont pas vraiment efficaces, ajoute le Dr Jammy. Il a surtout mis trop de temps à aller à l’hôpital : il y avait des signes prémonitoires, un manque d’équilibre, des maux de tête, un essoufflement… Mais il est non-plaintif.” L’important, maintenant, est d’éviter une récidive : en 2013, la Haute autorité de santé (HAS) évoquait un risque de 30 à 50 % de rechute dans les 5 ans. Cela passe par de la prévention : arrêt du tabac, limitation de la consommation d’alcool, contrôle du cholestérol, réduction du stress et… activité physique, entre autres. Même si mon papy n’a pas eu de séquelles lourdes, le CHU La Fontonne, où il avait été hospitalisé une semaine, l’a envoyé dans une clinique de soins de suite et de réadaptation, pour sa rééducation : l’Estagnol.

“Je suis contente de savoir qu’il a continué la kiné !” se réjouit le Dr Imène Fraihat, qui s’est occupée de lui pendant son mois de séjour, quand je lui rends visite en décembre. Depuis sa sortie, Papy se rend deux fois par semaine à la Caps academy (Centre antibois para & médical du sport), pour des exercices et du vélo d’intérieur encadrés. La rééducation est indispensable après un tel accident : l’AVC conduit à une atrophie musculaire, “car il n’y a plus de stimulation des nerfs aux muscles”. Cela est d’autant plus vrai avec l’âge, quand on devient moins actif. Comme les autres résidents de la clinique, mon grand-père a eu droit à un bilan d’entrée, puis il a construit un projet personnalisé avec un médecin le lendemain. “Au début, j’avais l’impression qu’il n’y croyait pas trop. Mais au bout d’une semaine, il a compris que seul l’exercice pouvait le sauver, appuie son kinésithérapeute, Théophile Scheuer-Boistelle. Moi qui suis plutôt optimiste, je lui ai dit d’emblée qu’il n’avait pas à s’en faire.” Au programme, travail de l’équilibre et des muscles profonds (qui constituent la “brique” du corps humain et permettent sa stabilité), et renforcement musculaire (pour éviter l’encombrement pulmonaire).

 

À son arrivée, Papy avait “un appui unipodal compliqué”. Comprenez qu’il arrivait difficilement à tenir sur une seule jambe, ce fameux test qu’on fait en soirée pour savoir si l’alcool commence à faire son effet. Il faut voir comme il s’amuse maintenant à nous montrer comment il fait ! Et sur le tapis de marche, il est passé de 10 minutes en début de rééducation à 25 minutes à sa sortie. Ces progrès, il semble pouvoir les imputer notamment à un appareil qui fait la fierté de la clinique : le “I Moove”. Il s’agit d’une plateforme qui va plus ou moins s’incliner, plus ou moins rapidement. Le but étant de rester debout malgré les rotations de la balance, afin de travailler le centre de l’équilibre. Ces progrès, il les doit aussi à lui-même. “Quand on leur présente le projet, on leur dit bien qu’ils ne verront un résultat que s’ils font bien ce que leur dit le kiné”, souligne le Dr Fraihat. Papy n’a “jamais loupé une séance. Il était très participatif, il ne râlait jamais”, félicite Théophile. Au total, ils sont 8 praticiens pour 100 lits, et donnent deux séances de 45 minutes à 1 heure chaque jour. En plus de ces séances, Papy se promenait avec Mamie, qui venait le voir tous les jours. “Votre grand-mère était toujours présente. C’est important pour les patients de voir qu’à la sortie de la clinique, il y aura quelque chose, qu’ils ne seront pas tout seuls. Parfois, la rééducation peut être plus lente.”

Jean aussi restait à son chevet quand Simone fut alitée plusieurs semaines pour son opération du dos ; depuis qu’ils sont tombés amoureux l’un de l’autre dans les vignobles de la côte chalonnaise, il y a presque 70 ans, ils sont toujours présents l’un pour l’autre. Assis à la table de la cuisine, ils admirent la vue sur les Préalpes d’Azur, d’où est venu un jour, ils le jurent, “un oiseau immense, un pyrargue à tête blanche”, qui s’est posé “juste là, sur la cime de ce grand sapin”. Cela leur donne des envies d’évasion, des idées d’avenir. “Quand on ira mieux, on ira marcher à la montagne. Ça nous fera du bien. D’accord, Jean ?”

 

 

 

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