À MARSEILLE, LES HÔPITAUX VONT DROIT AU BUT

Mercredi 13 décembre 2017

 

Si Strasbourg est reconnue comme pionnière en matière de sport sur ordonnance en France, la ville de Marseille pourrait bien être désignée capitale du sport adapté à l’hôpital. “Plus sport la vie”, “Kapa”, de nombreux programmes d’activité physique pour les malades du cancer ont vu le jour depuis 10 ans. Assez pour que la quasi totalité des hôpitaux de la cité phocéenne propose plusieurs créneaux par semaine, avec des éducateurs formés.

 

 

Les traits tirés et un paquet de sandwich vide dans son sac, le docteur Rinaldi profite d’une petite pause dans un agenda surchargé. “C’est le seul repas que j’ai eu le temps de prendre depuis hier.” Il est 13 heures. Ce spécialiste du cancer à l’accent typiquement marseillais s’est intéressé à l’activité physique après avoir eu connaissance des travaux de recherche de l’Institut Curie sur la récidive. “J’avais l’impression que les résultats étaient exagérés : ils montraient des bénéfices énormes sur la récidive, de l’ordre de 40 %. Alors j’ai appelé les chercheurs et j’ai appris qu’il y avait plusieurs études qui allaient dans ce sens. C’est pourquoi j’ai entrepris de monter un programme ici, avec le groupe Siel Bleu. Ça a donné le programme Kapa, pour lequel nous avons eu le soutien de l’Agence régionale de santé.”

Concrètement, les malades sont incités, dès l’annonce de leur maladie, à pratiquer une activité, encadrée par un professionnel du sport et de la cancérologie.

“Mais il y tellement de freins à lever, notamment la famille. Combien de fois j’ai entendu dire : “Faire faire du sport à ma femme alors qu’elle va faire de la chimio, vous n’y pensez pas ?” Pourtant c’est l’inverse qui se passe : si l’on comprend que le cancer entraîne une fonte musculaire et donc une fatigue, on commence l’AP très tôt, dès le diagnostic !”

Il cite également le fait que les séances se déroulent à l’hôpital et que cela peut poser un problème de transport, ou encore un “défaut d’information” chez certains professionnels. “Je pensais qu’il serait plus facile de débloquer ces freins”, confesse le docteur. S’ils décident d’entamer les séances, l’éducateur les prend en charge et réalise un bilan physique. Mais seuls 20 à 25 % de l’ensemble des patients traités en cancérologie, à l’hôpital Européen, se lancent dans le programme Kapa, estime le Dr Rinaldi. “En revanche, le retour est à 90 % excellent, les gens ne veulent plus s’arrêter !”

Quelques étages plus bas, une dizaine de patients semblent ne pas avoir de problèmes, eux, pour se débloquer. Sous les ordres de Sandra Soares, éducatrice pour Siel Bleu, chaque patient pratique un renforcement musculaire jugé salutaire. Revenir à l’hôpital devient un plaisir, à en croire la bonne ambiance qui règne dans la petite salle, plusieurs fois par semaine. “Pour avoir un impact, notamment sur la récidive, il faut respecter une certaine intensité. Je dis aux patients qu’il faut mouiller le maillot au moins une heure par semaine”, précise le Dr Rinaldi, qui se trouve être également vice-président de la Cami 13. Des seuils d’intensités appliqués par la coach, qui connaît bien les limites de ses patients.

 

DES PIEDS, DES MAINS ET DES ÉPÉES

À quelques kilomètres de là, à l’hôpital de la Timone, Stéphanie Ranque-Garnier, spécialiste de la douleur et présidente de la Cami 13, détaille par le menu les différentes offres de son association dans les Bouches-du-Rhône. Et la liste est longue. “Attendez, je dois avoir des plaquettes.” Lancés en 2013 sous le nom de “Plus sport la vie”, référence toute trouvée à la série télé la plus populaire de France 3, les cours d’activité physique pour les patients cancéreux fleurissent d’année en année, au gré des fonds récoltés par l’association. Et c’est sans doute là que l’on atteint une certaine limite. “Nous n’avons pas les relations que certains ont à Marseille. Nous sommes obligés de faire des pieds et des mains chaque année pour avoir 20 000 euros de subvention, et en cette année 2017, l’ARS nous a complètement oubliés.”

Résultat des comptes, l’association n’a pas toujours les moyens pour mettre en place suffisamment de cours pour respecter les recommandations de l’OMS en matière d’AP. Toutefois, de nombreuses communes comme Aix-en-Provence ou Salon-de-Provence proposent aussi des cours adaptés. À l’hôpital Nord, ce jour-là, deux femmes pratiquent l’escrime. Une activité proposée deux fois par semaine depuis 4 ans, qui a notamment pour effet de “libérer les femmes qui avaient des douleurs thoraciques après un cancer du sein”, explique Laurence Metzquer, maître d’arme. Ludiques, ces cours sont aussi un excellent moyen d’apprendre ou de réapprendre la coordination des mouvements avec un corps endolori par la maladie. Laurence garde l’œil, et ne rate pas une occasion d’analyser chaque déplacement de ses bénéficiaires.

Du mouvement, voilà peut-être ce qui manque à Jean-Marc Fanni. Confiné plusieurs semaines dans une chambre stérile à La Conception, à cause d’une leucémie, le natif de Corse sent que son corps perd peu à peu de sa vigueur. “Nous ne sommes pas fait pour rester allongés”, croit-il savoir. Les médecins pensent comme lui.

Nous avons les mêmes problèmes avec les astronautes”, compare Laure Farnault, hématologue à la Conception. “Nos cours s’adaptent à tous les patients qui vont être confinés dans un lit, que ce soit en gynécologie, dans un service de grossesses pathologiques où les femmes passent des semaines alitées, en gériatrie, en chirurgie…”

Là encore, le nom du programme, qui existe depuis 2 ans et est voué à sortir des frontières du service hémato, est tout trouvé : ce sera « Sport en chambre ». Marco, praticien en activité physique adaptée formé par la Cami, passe donc dans les chambres avec masque et blouse, pour faire bouger les patients et les inciter à ne pas être trop sédentaires les jours suivants. “On limite ainsi toute la toxicité non-voulue due aux traitements et au confinement, qui entraînent constipations, troubles du sommeil, syndrome dépressif, maux de dos…” énumère le Dr Farnault.

Que les patients soient en chambre stérile ou aient fini leurs traitements, qu’ils aient un cancer du sein ou du sang, ils peuvent trouver dans les hôpitaux de Marseille la formule qui convient à leur reprise ou maintien d’une AP. Ici comme ailleurs, la mise en place de programmes dépend beaucoup des dons d’associations. Mais à Marseille, souligne le Dr Ranque-Garnier, “c’est grâce à notre conviction que l’activité physique fait entièrement partie des protocoles de soin”.

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