© Anaïs Demont

AMÉLIE RÉBILLARD (PARTIE 2) : “PUBLIER UNE ÉTUDE SENSIBILISE LES MÉDECINS”

Amélie Rébillard, enseignante-chercheuse spécialisée en biologie cellulaire, s’intéresse aux effets produits par l’activité physique sur le cancer de la prostate. À travers son exemple, nous cherchons à comprendre le fonctionnement de la recherche. Cet entretien fait suite à un premier, publié mercredi 20 septembre.

 


Comment sont financées les études du laboratoire Mouvement-sport-santé, dans lequel vous travaillez ?

Nous recevons une toute petite dotation de l’État, de l’ordre de 20 000 € par an. Ce qui n’est pas grand chose pour faire travailler une quarantaine de chercheurs et doctorants. Pour le reste, nous fonctionnons sur contrat, c’est-à-dire que nous répondons à des appels à projets pour trouver de l’argent. En cancérologie, il y a différents organismes comme la Ligue contre le cancer, la fondation ARC (Association pour la recherche sur le cancer), l’Institut National du Cancer (INCa). Ils financent aussi bien des études thématiques (par exemple sur le cancer du pancréas ou le cancer du côlon), des Programmes hospitaliers de recherche clinique (PHRC), ou des projets libres plus fondamentaux. De notre côté, nous faisons de la veille, et dès que le champ de l’appel à projets correspond à nos thématiques, nous rédigeons un dossier, souvent très conséquent.

 

Est-ce que d’autres laboratoires travaillent sur les mêmes problématiques ? Êtes-vous en lien avec eux ?

En France, peu de laboratoires travaillent sur la thématique « sport et cancer » avec l’idée de comprendre les mécanismes moléculaires. Je collabore avec des équipes de recherche étrangères (Canada, Irlande) mais aussi françaises (Rennes, Nantes, Grenoble) et, bien sûr, avec des structures hospitalières. Les projets ne regroupent pas toujours l’ensemble des équipes dans le domaine car il y a une certaine compétition et les financements sont rares…

 

Quel protocole suivez-vous lorsque vous réalisez une étude ?

Tout dépend si cette étude est pré-clinique ou clinique. Au laboratoire, je mène davantage d’études fondamentales. La première étape est de choisir le modèle animal le plus pertinent au vu de la question posée. Nous travaillons le plus souvent avec des souris immunodéficientes. L’avantage de ce modèle est qu’il permet d’étudier le devenir de cellules cancéreuses humaines (cancer de la prostate, sarcome). L’inconvénient est que les souris n’ont pas un système immunitaire « complet », donc il ne mime pas tout à fait ce qui se passerait en clinique. Chaque modèle a ses contraintes, il n’est pas facile de choisir.

Ensuite, les souris sont réparties aléatoirement en différents groupes, en fonction de l’étude. Généralement, 10 souris sont nécessaires pour obtenir des résultats significatifs. À titre d’exemple, pour notre étude actuelle, le premier groupe de souris ne reçoit aucun traitement, le deuxième fait uniquement du sport (course sur tapis roulant, avec une durée et une vitesse qui augmentent chaque semaine), le troisième reçoit uniquement de la radiothérapie (qui est fractionnée, en plusieurs petites doses, comme chez les patients) et le dernier combine les deux. Les souris sont pesées, les tumeurs sont mesurées. Des tests de force et d’endurance sont réalisés. À la fin du protocole (4 semaines), des analyses moléculaires sont réalisées pour comprendre précisément l’action de l’activité physique sur le corps.

 

Les résultats que donnent les souris sont-ils automatiquement les mêmes chez l’humain ?

Non, il faut impérativement passer par un essai clinique. C’est un leurre de croire que nos résultats pourraient être directement transposés à l’homme. Dans nos projets, les souris courent sur un tapis roulant 5 fois/semaine et n’oublions pas qu’elles sont quadrupèdes… Ces résultats nous orientent, nous permettent de proposer des études chez l’homme plus précises. Bien que rare, il faut garder en tête que certaines molécules miracles chez l’animal peuvent être dangereuses chez l’homme.

 

Une étude, parmi d’autres, dit que, dans le cas du cancer du sein, faire 3 séances d’activité physique de 50 minutes permet de réduire les risques de rechute de 40 %. Pourquoi les études publiées présentent-elles des recommandations hyper précises ?

Parce que l’étude a été construite comme ça : les chercheurs ont fait le choix de proposer aux femmes 3 séances par semaine de 50 min donc les conclusions ne pourront porter que sur cette modalité. Cela ne veut pas dire que 3 séances de 40 min seraient inefficaces. Il est difficile de proposer une étude chez l’homme avec plusieurs modalités car il faut penser à la faisabilité du projet. C’est aussi pour cela que les études prennent beaucoup de temps.

Malgré tout, au regard de la littérature grandissante, le message qu’il faut passer est le suivant : bougez, dépensez de l’énergie. Cette énergie peut être dépensée en faisant des séances de sport mais aussi en jardinant, en bricolant, en faisant du ménage. De plus, de récentes études tendent à montrer que faire du sport (par exemple 4 heures) dans le week-end n’induit pas les mêmes bénéfices que faire du sport (la même durée), mais de manière fractionnée, quotidiennement. Il faut donc rompre la sédentarité et combattre l’inactivité physique chaque jour.

 

Quel impact ont les études publiées ?

Elles en ont plusieurs. Si les résultats de nos études in vivo n’avaient pas été publiés, j’aurais eu certainement plus de difficultés à collaborer avec les médecins – les urologues, en l’occurrence. Les publications dans des journaux internationaux ainsi que les conférences dans des congrès nous permettent de diffuser, de valoriser notre travail, auprès du monde médical, scientifique ou sportif. C’est indispensable pour les chercheurs. Les publications nous aident également à obtenir des financements car cela montre notre capacité à diriger des recherches.

Enfin, publier permet de ne pas refaire ce qui a déjà été fait et donc de gagner du temps en utilisant les données existantes. Mieux on comprendra comment la maladie évolue et comment le sport peut agir, plus on pourra individualiser les prises en charge. On découvrira peut-être un jour que le maximum de bénéfices est obtenu avec telle ou telle modalité, que le sport ne devrait pas être combiné avec tel traitement. Il faut pour le moment rester vigilant et proposer la pratique d’une activité physique, dans la limite des connaissances actuelles.

 

Êtes-vous en lien direct avec les hôpitaux ? Vos résultats profitent-ils directement aux patients ?

Oui, nous collaborons avec plusieurs services de structures hospitalières à Rennes, au Mans. Les arguments en faveur d’une pratique du sport sont aujourd’hui suffisamment nombreux donc notre équipe a moins de difficulté à engager des partenariats. Ce n’était pas le cas il y a 10 ans. J’espère sincèrement que nos résultats profiteront aux patients car c’est ce qui nous motive chaque jour ! Au-delà des projets de recherche, notre laboratoire participe, à sa façon, à l’amélioration de la prise en charge des patients atteints de cancer, en orientant vers les lieux de pratique, en insérant des étudiants formés en Activités physiques adaptées (Apa) dans des structures, en organisant des manifestations sportives…

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