ANAÏS QUEMENER, “LE MATIN EN CHIMIO, LE SOIR AU STADE”

Cet entretien a été publié, en version courte, dans le magazine trimestriel VO2 Run n°254.

 

Elle revient de loin. Durant l’été 2016, Anaïs Quemener est sacrée championne de France du marathon, quelques mois seulement après avoir soigné un cancer du sein. De ses débuts prometteurs à ce coup d’arrêt, la tête d’affiche du Tremblay Athlétique Club se livre et raconte comment, à 27 ans, elle veut courir loin, toujours plus loin. 

 

Votre cancer du sein vous a été diagnostiqué en août 2015 et vous avez subi une mastectomie en février 2016. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

J’ai eu une reconstruction en juillet dernier, mais mon corps a rejeté la prothèse. J’ai donc subi une nouvelle opération, qui a donné lieu à une infection en novembre. C’est juste pas de chance. Au final, j’ai dû me faire opérer deux nouvelles fois après la reconstruction. J’ai rendez-vous en avril avec mon chirurgien pour voir si l’opération tient. Pour l’instant, je sens que la prothèse est plus souple par rapport à la première fois. Cela m’a fait perdre seulement 2 voire 3 semaines d’entraînement, ce n’est pas très grave.

 

Sur sa page Facebook, Anaïs annonce sa dernière chimiothérapie, le 1er février 2016.

 

Si on rembobine un peu votre carrière, vous êtes déjà, en 2013, championne de France espoir du marathon.

Oui, c’était à Toulouse, il me semble, en 3h04. Cette année-là, j’avais déjà le record de France cadette sur 10 km, en 39’56’’.

 

D’où vient le virus de la course à pied ?

De mon père, qui le tenait de son propre père ! Mon grand-père courait pas mal en compétition, sans être licencié. Il a transmis cette passion à mon père, qui s’est inscrit en club vers 10 ans ; il courait le 10 km en 31 min. J’ai toujours vu mon père courir, tant dans son club que chez les pompiers de Paris. Moi, j’ai participé à mes premières compétitions à 7 ans, et à 9 ans au sein d’un club. Au départ, je faisais ça uniquement pour le plaisir : je m’arrêtais partout, je faisais coucou à tout le monde ! C’est devenu une préoccupation pendant mes deux années en cadette. Je me suis dit : “Fini de rigoler : si je veux faire des performances, il va falloir que je m’entraîne.” Mais je ne me pensais pas encore capable de battre un record de France.

 

Pourquoi cet attrait pour les longues distances ?

Mon tout premier marathon, c’était un pari ! On était un groupe de 4, 5 copains au club, on se disait qu’on n’était pas capable de courir une telle distance. Alors on s’est lancé un défi et on s’est inscrit à celui de Rotterdam, en 2013. Je l’ai fait aux sensations et je suis arrivée devant eux, en 3h11 ! Je venais d’avoir 22 ans et je n’avais jamais couru plus de 24 km.

 

Le plaisir, vous le prenez dans quoi ?

J’ai toujours aimé courir, j’étais la plus à l’aise lors des sorties longues, quand les gars  râlaient au bout d’1h30-2h. Le marathon, c‘est une ambiance particulière. Ce n’est pas comme la course sur piste ou sur route, très perso. Le marathon, tout le monde est ensemble, tout le monde s’entraide et s’encourage, c’est génial ! Et j’ai l’impression de moins souffrir pendant un marathon que sur un 10 km. Le 10 km, ça va trop vite !

 

Anaïs lors d’un championnat de cross en Île-de-France © Lamar Jackson

 

Vous aviez des idoles en course à pied à l’époque ?

J’aimais beaucoup Tinoresse Dibaba Elle courait du 5 000 et 10 000 m. Je me voyais surtout courir sur ces distances-là. Pourquoi elle ? C’était une des meilleures. Quand on la voyait courir à la télévision elle avait l’air à l’aise, c’était beau à voir. Je regardais toujours. J’ai eu l’occasion de la rencontrer, sur un meeting. J’ai ma petite photo avec.

 

Vous êtes en pleine forme quand vous découvrez un jour, en 2014, une petite boule au niveau de la poitrine. Que se passe-t-il à ce moment-là ?

Je suis au top de mon niveau, je bats tous mes records, sur marathon, semi et 10 km. Je me sens très bien physiquement, mais je découvre cette petite boule. Trois médecins différents m’ont dit que ce n’était pas inquiétant. Ils pensaient que c’était un kyste, bénin, car c’est assez fréquent chez les jeunes femmes d’avoir de petits nodules dans la poitrine. Mais ce n’était pas ça. Moi-même je ne m’inquiétais pas : je ne me sentais pas fatiguée, les bilans que j’avais fait étaient positifs… Il s’est passé un an avant que j’aie le diagnostic final.

 

Avec le recul, vous en voulez à ces médecins ?

Non : à 23, 24 ans, sans antécédent et avec la vie que je mène, un cancer, ça ne coulait pas de source. J’en voudrais peut-être un peu plus à mon ancienne gynécologue de ne pas avoir demandé des examens plus poussés. Elle m’a dit : “Ce n’est rien, on se revoit dans six mois”, alors qu’une échographie ou une mammographie aurait pu suffire. On m’a demandé d’aller la revoir pour la prévenir, pour les prochaines patientes, mais je n’en ai pas spécialement envie.

 

À cette époque-là, vous êtes aide-soignante aux urgences de l’hôpital Bichat (Paris). Vous connaissez les traitements du cancer et leurs impacts. Comment envisagez-vous la suite de votre carrière sportive ?

Je me souviendrai toujours de ce jour où je suis entré dans le cabinet de mon oncologue. La première chose que je lui ai demandé, c’est : “Mon championnat de France est en octobre (soit deux mois après l’annonce du diagnostic, ndlr). Si je dois avoir de la chimiothérapie, comment je fais ?” J’ai voulu retarder le début des traitements, mais il m’a dit que ce n’était pas possible : j’avais déjà des métastases ganglionnaires. J’ai dû faire une croix sur la compétition.

 

Vous avez réussi à garder un rythme sportif malgré la chimiothérapie ?

J’en ai étonné plus d’un et je me suis étonnée moi-même : j’allais courir tous les jours ! Le matin, j’étais en chimio, le soir, au stade. Les séances tenaient sur deux jours, toutes les trois semaines, pendant sept mois, en ambulatoire. J’ai même continué à courir des 10 km pendant les traitements. Mais ce n’était pas les jours de chimio les plus durs, mais la semaine suivante. J’avais des aphtes dans la bouche, je n’arrivais pas à bien manger, ni à bien dormir à cause des corticoïdes… Plus ça allait, plus j’étais fatiguée. Mais je n’arrêtais pas de me dire : “Là, je cours juste comme ça. Mais dès que ce sera possible, je vais tout faire pour revenir à mon meilleur niveau.”

 

Votre père, qui vous a entraîné jusqu’à l’âge de 15 ans, vous a beaucoup soutenu…

Il a été super présent pendant les traitements. En tant que directeur technique du club de Tremblay, il ne travaillait qu’à partir de 16h30 et était donc disponible pour m’accompagner à toutes mes séances de chimio, à tous mes rendez-vous, et à tous mes entraînements. Il dormait chez moi et m’a même acheté un vélo d’appartement pour que je continue de pédaler sans que j’aie à aller dehors. J’avais tout à la maison ! Ça m’a aidé, car ça m’a permis de ne pas repartir de zéro après les traitements.

 

Anaïs et son père, Jean-Yves, avant le championnat de France de marathon, à Tours, en septembre 2016.

 

Avez-vous retrouvé votre niveau rapidement ?

Sans traitements, je me sentais beaucoup mieux, mais je devais faire attention à ne pas m’emballer : je n’avais plus le même rythme qu’avant. C’est revenu en quelques mois. J’ai terminé la chimio en février 2016 ; le 20 mars, je courais mon premier 10 km en 40 minutes. Pendant les traitements, j’étais à 45 minutes et aux championnats de France en mai, à 37 minutes.

 

Comment on obtient un certificat médical quand on a un cancer du sein ?

Tous les médecins, dont mon oncologue, me disaient que c’était bien de continuer à courir, mais ils refusaient de me faire un certificat médical. J’ai fini par en trouver un, Dr Dominique Hamon, un médecin du sport de Tremblay. Il m’a dit d’accord, tout en me disant de faire attention : “Tu te connais : si tu es fatiguée, tu ne vas pas plus loin.”

 

Après sept mois de chimio et avant deux mois de rayons, vous subissez une ablation du sein. Pour une femme, c’est une partie de la féminité qui s’en va ?

J’ai subi la mastectomie le 22 février. Là aussi, je me suis fait taper sur les doigts, car j’ai couru un 10 km seulement trois semaines après ! Mais c’était moins contraignant que la reconstruction : j’avais une cicatrice qui ne tirait pas trop, ce n’était pas gênant. Bizarrement, je l’ai très bien accepté. Peut-être qu’au début, je ne m’en rendais pas trop compte. c’était presque un soulagement : on m’enlevait quelque chose de malade. Et puis, ce n’était qu’un sein, je préférais ça plutôt qu’une jambe ! C’est au bout de six mois, un an, que j’ai commencé à me dire que j’aimerais bien être comme tout le monde.

 

Malgré ça, vous êtes au départ des championnats de France du marathon, à Tours, à l’été 2016. Que s’est-il passé entre deux ?

Tout est parfaitement tombé pour la course : j’étais en arrêt de travail tout en n’étant plus sous traitement dès février. J’ai mis un gros mois pour me remettre de ma mastectomie. Et d’avril à septembre, je n’avais plus qu’à m’entraîner : je me sentais bien alors j’y suis allée à fond. Mais je ne m’attendais pas du tout à faire ce que j’ai fait, ni même à faire un chrono… Alors que je bats mon record personnel !

 

Racontez-nous cette course folle.

Il devait y avoir des filles qui courent le marathon en 2h40, 2h45. Les favorites. Mais elles ne viennent pas le jour J. Moi, j’y vais en me disant : “On verra ce que ça donnera.” Mais je double une fille, deux filles… Je savais qu’il en restait encore trois ou quatre devant moi. Alors je me dis : “Bon, je suis peut-être sur le podium.” J’en vois une abandonner. “Bon, je suis peut-être deuxième.” Puis j’aperçois la moto, la fille en tête est peut-être là. Il restait alors deux kilomètres de course, alors j’ai tout donné. Je la double et je me dis que là, je ne peux plus ralentir. Je pense qu’elle, mentalement, elle s’est pris une claque, donc elle doit avoir du mal à se relancer. Je suis super contente d’avoir gagné, mais beaucoup de filles sont meilleures que moi. Ma fierté, c’était d’avoir battu mon record personnel après la maladie. J’ai ensuite été contactée par pas mal de femmes qui ont été malades ou qui sont en traitement, et ça m’a fait plaisir car j’ai peut-être aidé ainsi certaines à reprendre espoir.

 

Anaïs est sacrée championne de France de marathon en septembre 2016, à Tours, six mois après sa mastectomie et en battant son record personnel.

 

Diriez-vous que vous êtes aussi forte qu’avant la maladie ?

Sur le plan personnel, j’en ressors plus forte. Maintenant, à chaque fois que je commence quelque chose, je me dis que si ça me paraît difficile, ce n’est rien par rapport à ce que j’ai pu vivre. Mais au niveau de l’entraînement, depuis la reconstruction, je trouve plus compliqué de faire des performances : on m’a prélevé 15 cm dans le lambeau dorsal pour reconstruire mes seins. Parfois, la cicatrice me tire encore.

 

Est-ce qu’à un moment, on en n’a pas marre d’être l’exemple de la réussite contre le cancer ?

C’est vrai qu’au départ, j’étais super contente de ça. Mais parfois, j’ai juste envie d’être comme tout le monde. C’est pour ça que j’ai changé d’hôpital : j’ai quitté Bichat pour Jean-Verdier, à Bondy. Je n’avais pas envie qu’on me dise de faire attention à mon bras, à mon dos… Je voulais que personne ne soit au courant et qu’on me prenne comme je suis. Je sais qu’il n’y a rien de méchant, que c’est même bienveillant, mais je n’ai pas envie qu’on fasse attention à moi. Je veux être comme tout le monde.

 

Avez-vous envie de faire passer un message aux sportifs qui soignent un cancer ?

Je le fais via mon compte Instagram, où je poste des photos et des citations motivantes. J’ai aussi récemment créé une page Facebook, “Anaïs Quemener, le sport comme thérapie”, où je raconte mon histoire pour que ça aide des femmes et des hommes, peu importe leur cancer. Je connais pas mal de personnes qui ont été malades jeunes, et qui n’ont pas pu se comparer à des personnalités qui ont vécu la même chose qu’eux. C’est important de pouvoir s’identifier à quelqu’un.

 

 

Vous vous lancez un nouveau défi sur 100 km. De quelle course s’agit-il et comment la sentez-vous ?

Il s’agit des 100 km de Belvès, dans le Périgord. C’est un championnat de France. Mais c’est très vallonné, alors que je préfère les routes… roulantes. Je visais 8h40, mais avec 1 200 m de dénivelé positif, je vais partir pour 9h. Je m’entraîne une heure en course et une à deux heure à vélo quotidiennement, à cause de périostites à répétition. Comme c’est la première fois que je cours cette distance, je n’ai aucune idée de ce que ça va donner. Vais-je avoir des ampoules, des douleurs ? Comment va être mon corps au bout de 80, 90 km ? C’est la grosse interrogation. Dans un premier temps, je vais essayer de le terminer, ensuite, j’espère faire le chrono que j’ai envie de faire. Et si j’ai la possibilité de jouer les cinq premières places…

 

Allez-vous vous octroyer une saison de repos ?

C’est celle-ci, ma saison off ! Sur 100 km, je vais faire du kilométrage, à une allure beaucoup moins soutenue que sur du 10 km. C’est pour ça que j’ai choisi cette distance. Je remettrai de la vitesse l’année prochaine, sur du semi, du marathon, et puis j’aimerais refaire une saison de cross. Je vais avoir 27 ans, je fais ce que je peux faire maintenant. Je m’imagine courir jusque-là où mon corps m’emmènera.

 

 

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