DANS LE CANTAL, DU SPORT ADAPTÉ AU MONDE RURAL

Murat, mercredi 6 décembre 2017

 

Pour attirer jeunes actifs et entrepreneurs, l’ancienne région Auvergne et Hautes terres communauté, dans le Cantal, ont financé des résidences d’entrepreneurs. Pour Noël et Audrey Bultez, c’était l’occasion de lancer un dispositif de sport sur ordonnance qui couvre l’ensemble de la collectivité. Après une année 2017 expérimentale, le programme doit bientôt pouvoir s’appuyer sur une maison de sport-santé.

 

 

Plus nous approchons de Murat, à 100 km au sud de Clermont-Ferrand, plus le paysage se couvre de blanc. Il faut sortir de l’autoroute pour s’engager sur une petite départementale qui grimpe doucement, mais sûrement, vers cette ville de 2 000 âmes, perchée à près de 1 000 m d’altitude. Ailleurs dans l’Hexagone, les gros flocons commencent à paralyser les routes. Ici, le froid et la neige vont de paire chaque hiver ; de quoi se donner un aperçu des conditions de vie dans ce territoire de moyenne montagne. Les habitants en ont l’habitude. Certains esquissent un sourire quand on demande s’il faut qu’on équipe notre voiture de chaînes pour repartir sans difficulté dans quelques jours. “Mieux vaut des pneus neige : comme les routes sont déneigées tous les matins, il suffit d’un peu de gel pour qu’il devienne compliqué de rouler”, nous explique-t-on.

Au-delà des conditions climatiques, Murat est aussi une commune rurale. Selon la définition de l’Insee, c’est une commune “qui n’appartient pas à une unité urbaine” (un territoire “qui comporte une zone bâtie d’au moins 2 000 habitants et où aucune habitation n’est séparée de la plus proche de plus de 200 m”). Ses quelques hameaux sont espacés, reliés par des routes sinueuses, parfois pentues, donc pas toujours faciles d’accès. L’habitat est dispersé. “Nous sommes à la campagne. On pourrait croire que l’on bouge, en tout cas plus qu’en ville, mais la réalité est que nous prenons la voiture pour faire 300 m”, lâche dès notre arrivée Ghyslaine Pradel, présidente au brushing bien fait de Hautes terres communauté, dont Murat est l’une des 39 communes.

 

Noël Bultez, passionné de VTT, a choisi Murat pour développer son projet de sport-santé.

 

C’était sans compter l’installation, en 2011, du couple Bultez, venu de Lille : Noël, 41 ans, est à l’origine du dispositif de sport sur ordonnance qui a été lancé officiellement sur la communauté de communes en janvier 2017, à l’heure où les trois anciennes collectivités fusionnaient en une seule, représentant depuis un bassin de vie de 13 000 habitants. Cette année-là, deux sessions “expérimentales” de 3 mois ont été organisées. La première d’avril à juillet, avec 23 bénéficiaires, la seconde à l’automne, avec 26. “Nous avons divisé les participants en deux groupes : d’un côté les actifs, de l’autre les seniors. Ils souffrent de diabète de type II, d’obésité, plus généralement de surpoids. Mais tous ont en commun un facteur : la sédentarité”, présente l’éducateur au regard doux. Pour l’instant, les inscrits n’ont rien à débourser. “Le projet a coûté 75 000 € sur deux ans. Nous avons reçu des aides de l’ARS, du Département, de l’Assurance maladie, de la Fondation de France, ainsi que des fonds européens, indique la présidente de la collectivité. Mais nous allons sans doute mettre un place un système de participation, peut-être basé sur le quotient familial. Pour avoir de meilleurs résultats, il faut responsabiliser les patients en les impliquant financièrement.”

 

À FOND LES BALLONS

Ce mercredi de décembre, ils sont 8 à rejoindre, à petits pas pour ne pas glisser sur le verglas, l’école de musique de Murat, où une salle de danse leur est prêtée chaque semaine. Un membre manque à l’appel : “Elle habite sur les hauteurs de la commune, elle préfère ne pas prendre de risque vu l’état des routes cette semaine.” La question de la mobilité se pose constamment ici ; ne serait-ce que pour le ramassage scolaire, “complexe, coûteux, et long en kilomètres”, avoue Mme Pradel. Les femmes ont choisi des vêtements amples, les hommes sont habillés comme à la ville, pulls en laine et pantalons côtelés. Ils enchaînent les exercices sur des chansons entraînantes, guidés, corrigés et encouragés par leur coach. Ballons, haltères, et même des “paos”, boucliers qu’on accroche à ses avant-bras pour parer les coups en boxe… Les accessoires ne manquent pas pour varier les plaisirs et inciter à bouger.

 

 

 

“Il y a une bonne ambiance pendant ces cours. Des mamies de 80 ans jouent au ballon comme des gamines”, s’amuse Marie-Paule. À 60 ans, elle est la plus énergique du groupe, toujours la première à s’essayer à une nouvelle activité. Elle-même, en parvenant à lancer sa balle en mousse directement dans une caisse au fond de la salle, éclate de rire, lève les bras en l’air en signe de victoire, et court récupérer l’objet pour un nouvel essai. Cette séance “fait du bien” à son mari, Lucien, 77 ans, qui “ne sort pas trop”. Il s’est même mis au ping-pong avec deux compères. “Avant, certains me disaient qu’ils ne savaient que regarder la télévision avec un verre de bière”, se souvient le Dr Mayereau avec des yeux rieurs. Médecin du sport (il suit notamment l’équipe de rugby du Stade aurillacois, qui évolue en Pro D2) et gériatre, il est l’un des premiers à avoir intégré le dispositif et avait déjà “recruté” une douzaine de patients en décembre. “Noël réussit à les mettre en confiance, en leur disant qu’ils peuvent faire quelque chose. C’est pour cela qu’il y a des résultats”, appuie-t-il. “On sort de la séance avec une meilleure estime de soi”, renchérit Marie-Pierre, une ancienne bénéficiaire active de 51 ans. Celle qui avait arrêté “toute activité physique depuis le lycée” s’était inscrite à la première session avec son mari (“c’est plus motivant”), sur les conseils de son médecin traitant. À l’issue des 3 mois, elle s’est inscrite à un cours de gym aquatique, et le couple a transformé l’ensemble de son mode de vie : “Mon mari ne prend plus l’ascenseur, il ne ressert plus à table et, moi qui travaille à 900 m de la maison, j’y vais maintenant en marchant.” Assistante administrative au sein du Syndicat mixte du parc naturel des volcans d’Auvergne, elle a même pris l’habitude de se lever toutes les heures “pour bouger un peu”

 

“PAS LE FROMAGE ENTIER !”

Le programme a l’avantage d’être pluridisciplinaire : les participants profitent également de rendez-vous (un par mois) avec une diététicienne, qui n’est autre qu’Audrey Bultez, la femme de Noël. Ancienne traductrice, elle s’est reconvertie en vue du projet, en passant un BTS en 3 ans. “Je ne pensais pas que les mauvaises habitudes pouvaient en arriver à ce point, relève-t-elle. Mais il y a ici une tradition de la nourriture qui est difficile à modifier.” Essayez donc de faire comprendre, dans une région qui compte 5 AOP, qu’une portion de fromage, c’est “environ 40 grammes, pas le fromage entier !” La jeune femme rousse fait avec ses patients, au cours de 3 ateliers (gratuits, alors que la discipline n’est pas remboursée par la Sécurité sociale en libéral), un travail pédagogique que les médecins n’ont pas toujours le temps de faire… et qui conduit souvent les diabétiques à penser que “les médicaments suffisent à compenser les excès. Il faut leur expliquer leur pathologie, l’impact du sucre sur leur santé et les complications où mène le diabète.” Pour cela, elle les accompagne faire leurs courses, elle étudie leurs relevés alimentaires hebdomadaires, elle enseigne à lire les étiquettes nutritionnelles des produits… Et rééquilibre les menus : “Ici, c’est généralement beaucoup de féculents, peu de légumes, et du sucre en dehors des repas. Les actifs ont même tendance à sauter des repas pour perdre du poids. Mais ce n’est pas le plus important.”

Les résultats de la première session, dévoilés en juillet 2017, montrent d’ailleurs une perte de poids d’1,3 % seulement. “Mais j’ai perdu de la masse graisseuse et gagné en densité osseuse”, se félicite Marie-Pierre, consciente des bénéfices de sa pratique sportive. En moyenne, le niveau de graisse viscérale a baissé de 7,5 %, tandis que la masse musculaire a augmenté de presque 3 %. Les évaluations effectuées au bout des 3 mois montrent également une amélioration de 50 m lors du test de 6 minutes “marche”, et de 6 mouvements dans le test de 30 secondes “assis/debout”. “Je me sens plus souple, moins essoufflée quand je marche”, commente Marie-Paule, qui est surtout passée de 3 comprimés antidiabétiques à 2, après 6 mois de sport. “Mon objectif, c’est d’arrêter.” Un patient de Massiac y est déjà parvenu, affirme le Dr Mayereau, qui souligne ses “efforts : dans la plupart des cas, un diabétique qui mange trop a plutôt le réflexe de reprendre un comprimé…”

 

Les tests d’évaluation, effectués après les 3 mois de la première session, en juillet 2017, sont encourageants.

 

Pour les aider dans leurs peines, le dispositif est complété par un volet psychologique : Élodie Hautier, spécialisée en thérapie cognitivo-comportementale, intervient de façon facultative, sous forme d’ateliers de groupe. “On essaie de reconnaître les situations de crise, de boulimie, pour apprendre à les gérer. Beaucoup sont d’abord dans le déni, avant d’évoquer l’estime de soi, le regard de l’autre. Certaines racontent avoir déjà entendu, au restaurant : “Pourquoi elle continue de manger, cette grosse vache ?” Le sport présentait jusqu’alors plus une barrière morale que physique : ils avaient besoin de trouver des gens comme eux.”

 

ENTREPRENEURS EN RÉSIDENCE

Une troisième session est actuellement en cours. “Les résultats sont là grâce à l’investissement de Noël, salue Ghyslaine Pradel. Les gens sont attachés à lui, ils ont du mal à le quitter.” Mais pour poursuivre une activité physique après le dispositif, ils doivent rejoindre des associations sportives… “qui doivent être formées à l’accueil de ces personnes avec des pathologies. Le risque, si elles ne sont pas sensibilisées à l’activité adaptée, c’est que les nouveaux venus s’isolent dans le groupe et finissent par baisser les bras.” Selon un recensement, elles seraient 90 intéressées. Le Creps de Vichy doit proposer des formations, avance la présidente de Hautes terres communauté. C’est justement là-bas que l’ancien Lillois a suivi la sienne, en arrivant dans le Cantal. Auparavant agent de maîtrise commerciale, il avait 36 ans quand l’envie lui a pris de changer d’air et de développer un projet sportif, sa passion. Attirés par le département, Audrey et lui s’y rendent plusieurs fois, dès la fin des années 2000, en prospection. C’est une rencontre avec l’ancien président de la communauté de communes, Bernard Delcros, aujourd’hui sénateur du Cantal, puis le discours de Martine Duclos, endocrinologue et médecin du sport de renom du CHU de Clermont-Ferrand, croisée lors d’une intervention, qui fait germer l’idée d’un dispositif de sport-santé. “La comcom travaille depuis de nombreuses années sur des projets autour du bien-vivre, souligne son ancienne directrice, Corinne Ibarra. Cela englobe la santé, mais aussi les services, la ruralité… Notre carte à jouer pour attirer du monde, c’est la qualité de vie.”

Le projet des Bultez séduit les Hautes terres, qui décide d’enclencher un processus de résidence longue. “L’ancienne Auvergne, représentée auprès de la comcom par l’Agence régionale de développement des territoires d’Auvergne (ARDTA), disposait d’une bourse pour les jeunes entrepreneurs qui s’installaient”, explique Corinne Ibarra. La Région a ainsi financé la formation de Noël au Creps et leur logement pendant 6 mois, tandis que la communauté de communes a payé les 6 mois suivants et a proposé un accès gratuit à l’espace de coworking à Audrey, alors en télétravail. Le couple a également bénéficié d’un salaire pour deux, au niveau du Smic, pendant un an. Depuis la fin des années 2000, ces programmes d’aides cherchent à attirer jeunes actifs et entrepreneurs, afin de faire revivre ce territoire à l’orée du parc naturel des volcans d’Auvergne. C’est ainsi que se sont créés à Murat la Cocotte numérique (100 m2 de bureaux connectés), un fab lab, une boulangerie bio ou encore un magazine local. “L’objectif ? Faciliter la tâche des porteurs de projet pour leur installation et leur développement”, poursuit l’ancienne directrice.

 

 

L’arrivée d’Audrey et Noël tombait à pic : en 2012, le départ d’un médecin généraliste appuyait la volonté des Hautes terres de mettre l’accent sur le sport-santé, “un atout supplémentaire pour l’attractivité de la région”. Pour Ghyslaine Pradel, si “la santé n’est pas une compétence de la communauté de communes, c’est un enjeu pour tous”. Le programme du couple Bultez est alors intégré dans un projet global, intitulé “Santez-vous bien au pays de Murat” et validé par l’ARS en 2014. Parmi ses objectifs : lutter contre la sédentarité, inclure l’activité physique dans une hygiène de vie, encourager les habitants à s’inscrire dans une association sportive, fédérer et mettre en réseau les professionnels de santé, et même “participer à la réduction des dépenses de la Sécurité sociale”. “Le trou de la Sécu n’existerait pas si on avait mis en place ce dispositif il y a 30 ans !” estime le Dr Mayereau.

Encore faut-il que les professionnels de santé y croient. Certains élus ont été difficiles à convaincre : “On nous disait : “Ils veulent faire du sport ? Qu’ils aillent casser du bois ou courir dans les champs !” Le terme sport-santé a été mal compris au départ”, rembobine le maire de Murat, Gilles Chabrier. Aujourd’hui, ils sont 4 médecins  à envoyer régulièrement des patients à Noël, sur la dizaine que compte le secteur démographique. Certains s’appuient sur le diagnostic d’un cardiologue, au besoin. “Je commence à avoir quelques cas isolés, dont un spécialiste qui m’a même fait une prescription, note l’éducateur sportif. Il y a un effet boule de neige : les patients en entendent parler, alors ils en touchent un mot à leur généraliste…” À terme, la communauté de communes espère créer un “pool” de spécialistes à Murat : une maison de santé doit sortir de terre d’ici cet automne.

 

 

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