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GENDARME DE FER RECHERCHE PERFORMANCES EN OR

Cernay, samedi 2 septembre 2017

 

Après un cancer et des traitements lourds, nombreux sont les sportifs à se plaindre d’une baisse de régime. Pour certains chercheurs, c’est une vérité démontrée. Pour d’autres forçats de la route, comme Tony Le Caer, gendarme à Cernay, dans le Haut-Rhin, le cancer a été l’occasion d’explorer de nouveaux horizons, afin de pousser son corps toujours plus loin.

 

“Encore un nouveau, malheureusement…” Ce 2 février 2015, un jeune homme de 27 ans se présente derrière son écran d’ordinateur. Sous le pseudo Bartony – une référence à son idole cycliste Michele Bartoli – ce gendarme titulaire se met à nu sur Internet. En huit paragraphes postés sur un forum très fréquenté, il raconte les derniers mois de sa vie. Tourmentée. Ce forum, Tony Le Caer le connaît bien et l’a beaucoup consulté pour trouver des réponses à son mal-être. En effet, sur le site de France Lymphome Espoir, des milliers d’anciens malades, malades, ou proches, viennent livrer leurs témoignages sur cette “saleté” de maladie qu’est le cancer. Des récits, des parcours de soins souvent détaillés, remplis de questions, de craintes que la communauté s’empresse d’apaiser, chacun avec ses mots. Des réponses qui ont beaucoup rassuré cet ancien cycliste de haut niveau, quand il a découvert sa maladie de Hodgkin. Ce 2 février 2015, avant d’attaquer sa chimiothérapie, il dit avoir “une pêche d’enfer” et espère toujours réussir à faire son heure de sport cinq fois par semaine.

Pourtant, entre des flots d’encouragements du forum, il y a des doutes. “Je te trouve très optimiste”, lit-on ici. “Je suis resté cloué au lit 3 jours après la chimio. Si ton corps te dit que tu dois te reposer, alors fais-le”, voit-on par là. Mais pour lui, l’annonce du cancer est une nouvelle compétition, “comme accrocher un dossard”. Bien sûr, ce lymphome hodgkinien, il n’a jamais souhaité vivre avec. Mais maintenant qu’il est là, il faut cohabiter. En bon militaire, il met en œuvre la maxime qui veut que pour vaincre l’ennemi, il faut commencer par le connaître. Deux ans plus tard, chez lui à Cernay (Haut-Rhin), il explique avec une certaine honte : “Ça va peut être choquer ce que je vais dire, mais j’étais curieux de vivre l’expérience du cancer.” Avec le recul, la maladie n’a pas été aussi douloureuse à vivre qu’il se l’imaginait au départ.

 

CHIMIO ET TWIX EN PAGAILLE

Pour preuve, en juin 2017, il s’aligne au départ de l’Iron Man de Nice. 3,8 km de nage, qu’il va enchaîner avec 180,2 km de vélo dans les montagnes de l’arrière-pays niçois, et un marathon (42,195 km) pour finir. Un défi hors-norme qui font de lui un “gendarme de fer”, en rémission depuis deux ans seulement. Un authentique exploit qui aura mis plus de 13 heures à se dessiner, et l’aura fait traverser toutes les étapes : de l’impatience aux premiers doutes, du sentiment de force à l’épuisement le plus total. Tel est le passage obligé de l’effort ultime, au-delà de ce qu’il avait pu connaître dans son passé de coureur. Son entourage le congratule, la presse locale voit en lui un homme revenu de l’enfer de la maladie, qui a réalisé, après un cancer, ce que bon nombre de personnes en pleine santé n’auraient jamais pu envisager.

Mais aurait-il pu être plus fort encore sans son cancer ? Tony Le Caer est du genre à marcher aux sensations : « Plusieurs années avant le diagnostic du cancer, je me trouvais déjà diminué physiquement », avoue-t-il. La maladie avait-elle déjà réduit les capacités de la machine corporelle ? Au moment de subir la chimiothérapie,

mon hématologue me prévient que mon niveau de performance va chuter à cause des traitements. Cela a été confirmé par des tests : j’avais perdu des capacités pulmonaires.

Une évidence pour Thomas Ginsbourger, coordinateur des pôles sport et cancer de la Cami : « La chimiothérapie est un choc pour le corps. La toxicité des traitements entraînent souvent une perte de la masse musculaire et la condition physique chute progressivement. On parle de sarcopénie» Jouant au bon malade, Tony Le Caer écoute ses médecins qui lui conseillent de manger quand il en a envie, et ce qui lui fait plaisir : « Je prenais des Twix sans arrêt. Je suis passé de 64 à 91 kilos… »

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Pour ne pas compromettre ses chances de devenir gendarme titulaire, Tony Le Caer aura caché son cancer pendant deux ans © Malades de sport

 

“AU DÉBUT, JE FANFARONNAIS…”

Une prise de poids importante qui ne rime pourtant pas toujours avec bonne santé. Selon une étude (Duclos, 2009) menée sur des femmes après un cancer du sein, la prise de poids moyenne serait de 2,5 kilos. Problème, cet accroissement pondéral est fortement corrélé à un mauvais pronostic après traitement. Le jeune gendarme l’ignore. Mais il continue, tant qu’il le peut, à faire du sport et même à travailler, pour éviter de perdre son logement de fonction, comme c’est le cas lors des arrêts maladie trop longs dans la gendarmerie. « Les premiers mois, tout allait bien, je fanfaronnais un peu. Puis à mi-chemin, juste après une cure de chimio, j’ai eu le contre-coup. Je vomissais, j’étais complètement cuit. » Sa condition va décliner en quelques semaines. D’après un rapport de l’Inca (Institut national du cancer), sur un échantillon de 220 personnes atteintes de cancer du sein qui débutent leur chimiothérapie, 96 % d’entre elles ont les mêmes capacités respiratoires que des femmes non-malades avec le même indice de masse corporelle. À la fin du traitement, ce chiffre tombe à 63 % seulement. Pire, si la chimiothérapie est associée à une radiothérapie, “le risque de fibrose pulmonaire (fissure des tissus des poumons) est multiplié par deux”, relève le professeur Jean-Marc Cosset dans une étude.

La chute serait donc sévère. « C’est là que le cercle devient vicieux, explique Thomas Ginsbourger, plus le patient va se sentir fatigué et incapable de faire de l’activité, plus il deviendra sédentaire. La fatigue devient importante, à cause des cytokines. Or, l’activité physique fait chuter les cytokines. Donc il faut rester actif pour ne pas trop se déconditionner. » Le corps est mis à rude épreuve, si bien que l’activité physique ne devient plus la priorité de Tony, grand gaillard aux cheveux courts et aux épaules larges taillées pour la natation.

Jusqu’à sa rémission à l’été 2015, le gendarme n’a en effet pas grand chose à voir avec l’athlète qui franchira la ligne d’arrivée à Nice deux ans plus tard. Entre temps, il aura repris un entraînement sérieux, mais avec une impression en toile de fond : « J’ai le sentiment que je ne serais jamais aussi fort qu’avant. » En effet, le retour en forme n’est jamais immédiat. En ayant fait faire du tapis roulant à des malades après leurs traitements, des médecins ont relevé des gains de performance de 30 % après six semaines. Mais est-il possible de se rapprocher de son niveau d’avant cancer ? Toujours selon l’Inca, cinq ans après les traitements, les femmes atteintes de cancer du sein seraient loin des valeurs cardiovasculaires des patientes en pleine forme (Brunett, 2013). “Le cardio monte plus vite, je récupère un peu moins bien. C’est peut-être l’âge, tout simplement”, ironise celui qui a longtemps vécu en Normandie avant de s’exiler en Alsace.

 

DEUX ANS À CACHER SON CANCER

Peut-être aussi est-ce dû à sa “pause” vélo, à partir de 2007, quand il a préféré “courir les jupons” plutôt que de passer les samedis soirs au lit pour préparer les courses du dimanche. C’est d’ailleurs à partir de là que ses performances ont commencé à le décevoir. “J’ai des souvenirs, en 2010 et 2011, où je souffrais sur le vélo, et je ne comprenais pas.” Le début de réponse interviendra dans la salle de bain, deux ans plus tard. “Je veux me raser et je vois une boule sous mon aisselle. Quelque chose de mou, mais qui ne me fait pas mal. Je me dis que ça va passer”, rembobine le triathlète. Malheureusement, la mystérieuse boule reste bien présente. Tellement visible que Tony va finir par la cacher.

Je voulais être gendarme. Si j’avais un problème avant d’être titularisé, ma carrière était fichue avant même d’avoir commencée. Alors je n’ai rien dit à personne, sauf à ma maman.


Dès qu’il apprend sa titularisation, en 2014, il file, deux jours plus tard, voir son médecin. La machine médicale est en route et son lymphome, qu’il traînait depuis plus de deux ans, peut être soigné à temps. Sans trop penser à la rechute de son cancer, “pourtant fréquente avec ce lymphome”, le gendarme de fer se prépare aujourd’hui pour un nouveau défi : boucler 6 Half Ironman (1,9 km de natation, 90 km de vélo et de 21,1 km de course à pied) par an. Pour cela il cherche des financements, notamment auprès des associations anti-cancer comme France Lymphome Espoir et la Ligue contre le cancer. Un nouveau défi pour montrer aux malades que “le cancer n’est pas synonyme de mort, au contraire : on peut se relever et réaliser des choses après.”

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