LES FAMANTS ROSES : “PENDANT LE MARATHON, ON AVAIT L’IMPRESSION DE DÉFIER TOUT LE MONDE”

Temps de lecture : 15-20 minutes

 

Près de Nantes, mercredi 17 octobre 2018

 

Elles s’appellent Christine, Dominique, Françoise et Eugénia, et elles ont toutes les 4 été atteintes d’un cancer du sein. C’est le sport qui les a rapprochées : ensemble, les ‘Famants roses’ ont bouclé, en avril 2018, le marathon-relais de Nantes, en 4h54. Ensemble, elles racontent l’annonce du diagnostic, l’appréhension du défi, l’après-maladie. Des histoires similaires mais des points de vue singuliers, qui montrent à la fois que chacun surmonte de façon différente l’épreuve du cancer, et que chacun peut se donner les moyens de la vivre du mieux possible. Témoignage à 4 voix.

QUI SONT-ELLES ?

Christine BLANCHARD : 48 ans. Diagnostiquée en juillet 2017, suivie depuis l’âge de 18 ans en raison d’antécédents familiaux. Opération de deux tumeurs en septembre 2017, suivies de chimiothérapie de novembre à février 2018. Ablation mi-mars, suivie de radiothérapie à partir de mi-avril. Sportive, avait déjà 2 marathons à son actif avant la maladie : Nantes en 2010, Paris en 2013.

Dominique HAPIOT : 52 ans. Diagnostiquée au printemps 2017. Opération de la tumeur en juin, suivie de chimiothérapie de juillet à décembre 2017. Sportive, avait déjà 2 marathons à son actif avant la maladie : Chavagnes-en-Paillers & Vannes. A couru celui de Millau au cours de ses traitements.

Françoise HERRY : 54 ans. Diagnostiquée en décembre 2016. Opération de la tumeur en janvier 2017, suivie de chimiothérapie de février à juin, puis de radiothérapie de juillet à septembre. Actuellement sous hormonothérapie. Pratique notamment la danse bretonne, 3 heures par semaine, et marche beaucoup.

Eugénia PETITPAS : 51 ans. Diagnostiquée après une échographie de contrôle en juin 2017. Opération de la tumeur en juillet, suivie de chimiothérapie jusqu’à fin décembre, puis de radiothérapie de février à avril 2018. Actuellement sous hormonothérapie. Pratique la danse de salon (rock, valse, tango…) avec son mari et la randonnée.

COMMENT ONT-ELLES COMBINÉ SPORT & TRAITEMENTS ?

Christine : Quand on m’a annoncé ma maladie, je voulais avoir une longueur d’avance. Je suis allée à l’ERI (Espace de rencontre et d’information) pour voir ce qui se faisait pour les patients : ateliers pour les ongles et les cheveux, maquillage… et sport. Mon médecin me l’avait conseillé, m’expliquant que ça aidait à mieux assimiler les produits et à bien les diffuser dans le corps. J’ai commencé à pratiquer avant même le début des traitements. J’avais un bon agenda : gymnastique le lundi, course à pied le mardi, marche nordique le vendredi. Et tous les jours, je marchais une heure. J’accentuais les efforts les veilles et les jours de chimiothérapie, en me forçant à y aller en rentrant, après avoir fait une sieste. C’est dur d’y aller parce qu’on a des nausées, des douleurs. Je suis déjà arrivée à une séance de course à pied avec l’envie de vomir. Mais les effets secondaires sont divisés par 3 à la fin d’une séance.

Dominique : Avant d’être diagnostiquée, je m’étais inscrite au marathon de Millau, qui avait lieu le 30 septembre 2017. J’ai d’abord pensé que je ne pourrais pas le faire, tant les premiers traitements abattent. Mais dès la première chimiothérapie, j’ai senti que je pouvais enfiler mes baskets, alors je suis allée courir 35 minutes. Au retour, je ne me suis pas sentie plus fatiguée que ça, j’étais surtout heureuse d’avoir pu le faire. Ça bouscule le corps, ça le pousse à se battre. Deux jours après, j’ai couru 45 min, 3 jours plus tard 1 heure… Au centre René-Gauducheau, à Nantes, des cours de renforcement musculaire et de marche nordique étaient proposés. Je me suis prise au jeu d’en faire un agenda : chimio le lundi, marche le mardi, renfo le mercredi, sophrologie le jeudi et repos le vendredi. J’ai fini par prendre mon dossard pour Millau, avec la simple envie de parcourir quelques kilomètres. Mais l’idée d’être au départ m’a fait pleurer de joie.

J’ai fait 5 km, je me suis ravitaillée, j’ai parlé avec des bénévoles. Je suis allée jusqu’au 10e, j’ai fait la même chose, puis jusqu’au 15e, avant de longer le Tarn, de passer le pont et de retourner vers Millau. Au 25e, j’ai rencontré une fille en difficulté, on s’est soutenues pour atteindre le 30e et à partir de là, il ne restait plus grand chose pour finir. On a franchi la ligne d’arrivée au bout de 7 heures et 8 minutes. C’était le plus beau jour de ma vie.

Françoise : Je n’ai pas fait de sport à l’hôpital pendant mes traitements. J’étais suivie par une psychologue de mon quartier, je marchais avec des amis, mais je ne voulais pas rencontrer des personnes malades comme moi. L’hôpital, c’était le lieu des traitements. À la fin de ma chimio, j’ai vécu un autre traumatisme personnel, et c’est là que j’ai eu envie de retourner à l’hôpital, pour les soins de support : j’avais besoin qu’on s’occupe de moi. Pour affronter toutes ces épreuves, je me suis jetée dans le sport. J’ai fait de la marche nordique, de l’escalade dans un club adapté, de la sophrologie, et j’allais marcher 15 km avec une amie sur la côte, toutes les 2 semaines. Je me suis liée fortement à d’autres personnes rencontrées à l’hôpital, qui est devenu ma deuxième maison.

Eugénia : Grâce à l’ICO (Institut de cancérologie de l’Ouest), en plus de la salsa que j’ai un peu arrêté de pratiquer pendant mes traitements car les cours étaient donnés le soir et que j’étais trop fatiguée, je me suis mise au inscrite à 3 activités : marche nordique, gymnastique et sophrologie. Mon idée était vraiment de maintenir une activité physique dans le but d’éviter une récidive – j’avais cherché des informations sur Internet dès l’annonce du diagnostic -, mais aussi de sortir de la maison et de l’isolement. J’avais un emploi du temps comme tout le monde, ça m’obligeait à sortir et me donnait de l’énergie, ça me permettait de rencontrer des personnes dans la même situation que moi. Échanger avec d’autres patients me rassurait et me motivait, être en petit groupe et engagée dans un cours permettait de surmonter la fatigue, la douleur, les nausées. Et la coach, Céline Brin, me mettait en confiance parce qu’elle était très attentive à ce que l’on faisait. C’était important pour moi d’être encadrée. Si ça n’avait pas été mis en place au centre René-Gauducheau, je n’aurais jamais fait de sport, toute informée que j’étais, pourtant, de l’importance de l’activité physique.

 

 

Eugenia, Christine, Dominique et Françoise

COMMENT L’IDÉE DE COURIR UN MARATHON-RELAIS EST-ELLE VENUE ?

Dominique : Quand je suis revenue dans la séance de marche nordique après mon marathon, j’ai fait vivre mon aventure à mes coéquipières. J’ai vu des yeux qui me regardaient l’air de dire : “C’est extraordinaire ce qu’elle fait”, et “Ce n’est pas pour moi” tout à la fois. J’ai martelé qu’il fallait que l’on coure la course Odyssea Nantes (5 km), au mois de mars, et Céline a initié une séance de course à pied le mardi matin. Au début, les filles couraient seulement 2 x 10 minutes.

Eugénia : Pour moi qui n’avais jamais couru, c’était dur ! Mais je m’entraînais sans pression, en disant à la coach : “Je ne sais pas si je vais pouvoir courir.” Elle me rassurait en rappelant que si j’avais besoin de marcher, je pouvais. Et je me suis aperçue que c’est vraiment le fait de s’entraîner régulièrement qui permet de progresser. Ma fille et mon mari se sont mis à courir avec moi le week-end et les séances d’entraînement sont devenues un partage. De 2 x 10 minutes, je suis passée à 3/4 d’heure. J’ai réussi à courir les 5 km d’Odyssea, même si ça me paraîssait énorme, et la vague rose est un très beau souvenir.

Dominique : J’ai alors proposé au groupe de Céline de courir le marathon-relais, 3 filles ont répondu oui.

Eugénia : On n’avait pas encore couru Odyssea. Je me disais : “5 km, ça va être dur, alors 10 !” Mais il y a eu l’émulation, l’effet de groupe…

Françoise : Nos deux marathoniennes, Dominique et Christine, nous ont soutenues de manière très positive, sans nous mettre de pression, mais toujours en nous disant qu’on en était capables. Elles nous ont donné confiance, et j’ai pu aborder l’événement avec beaucoup de détachement, en me disant que je n’avais rien à prouver, que si je n’arrivais pas à finir en courant, je marcherais.

COMMENT S’EST PASSÉE LA COURSE ?

Christine : Mon ablation a eu lieu mi-mars, 8 jours avant Odyssea, à laquelle je n’ai donc pas pu participer. Mais avant l’opération, j’ai demandé au chirurgien si j’allais pouvoir courir le marathon. Il m’a répondu positivement, car aucun poids n’allait tirer sur la cicatrice. Ce n’était pas une performance, pour moi, de courir 11 km. J’ai ressenti une pointe de déception car avant, je courais à 12 km/h et j’ai fait le marathon à 8,5 km/h. Mais je ne l’ai pas vécu comme un échec. Ce qui était magique, c’était la progression des filles, leur énorme enthousiasme lors des entraînements, et leur joie, leur réussite après la course. On a pris cette épreuve comme une lutte contre la maladie.

Dominique : Je savais que j’en étais capable, d’autant que j’avais presque fini les traitements. J’ai pris la distance la plus longue (12 km) et j’ai couru à 9,5 km/h, accompagnée par Chloé, une étudiante Staps rencontrée pendant les cours. Quand on participe à ce genre d’expérience, on a l’impression de défier tout le monde. Je me souviens avoir entendu dans le public, qui voyait notre T-shirt floqué “Institut de cancérologie de l’Ouest” : “Ce ne sont pas des patientes, ce sont des gens du personnel.” Ça nous donnait le sourire, on passait inaperçu, on était comme tout le monde ! On était tellement vues tout le temps comme des malades, obligées de se maquiller pour tromper notre monde, pour qu’on nous dise : “Tu as bonne mine”, alors qu’on avait juste beaucoup de peinture sur la figure… La sophrologie m’a beaucoup aidée aussi, le fait d’apprendre à faire un pas de côté pour visualiser une situation au lieu d’être engluée dedans. Se voir guéri, se voir joyeux, ça s’apprend. Et pour le marathon, je me suis vue le réussir ; ça m’a aidée à aller au bout.

Françoise : J’ai eu la joie de courir avec le plus jeune de mes fils, Antoine, à peine 18 ans.

Courir ces 10 km, c’était une façon d’envoyer un message d’espoir, de dire : “Grâce à toi, grâce à vous, j’y suis arrivée et je vais m’en sortir.”

Et vivre cette aventure avec mes 3 amies, c’était très fort. Mon fils m’a demandé si j’allais continuer à les voir après avoir repris le travail, parce qu’il voyait qu’on était bien ensemble. “Qu’est-ce que vous rigolez !” J’ai eu la chance d’être très entourée.

Eugénia : C’était impressionnant. J’étais inquiète car je partais en dernier, je devais gérer mon stress depuis notre arrivée, à 7h30, jusqu’à mon départ sur la course, vers 13h… Et j’avais peur de ne pas trouver le lieu du relais ! J’ai couru avec ma fille Mathilde, 20 ans, et Anne-Marie, une femme rencontrée à la marche nordique. C’était impressionnant de voir les marathoniens arriver en fin de course, en souffrance. On a mis 1h40 pour la portion, je n’en revenais pas : je ne m’en pensais pas capable ! Christine, Dominique et Françoise sont venues me rejoindre pour franchir la ligne d’arrivée, qu’on a franchie main dans la main. Je suis vraiment contente d’avoir vécu cette expérience inespérée. On a créé des liens et c’est important dans cette période où l’on se sent fragile et isolé. Cet objectif m’a permis de me redonner confiance en moi, et de mieux traverser la fin du traitement et le retour au travail.

 

Vidéo réalisée par la coach des patientes, Céline Brin.

 

COMMENT S’EST PASSÉE LA REPRISE DU TRAVAIL ?

Christine : Je suis assistante commerciale. J’ai repris à mi-temps début septembre, uniquement le matin. J’ai accusé le coup début octobre, la fatigue s’est accentuée. Mais la reprise me redonne un rythme. Aujourd’hui, le plus compliqué, c’est retrouver une bonne concentration.

Dominique : J’ai repris à mi-temps le lendemain du marathon de Nantes, et à plein temps fin octobre. C’est seulement maintenant que j’ai l’impression d’en être sortie. Je travaille en cardiologie interventionnelle, dans un service de radiologie où l’on travaille en urgence. Je me suis sentie mise de côté car on m’a interdit de faire certaines tâches et je n’ai pas retrouvé ma place. Il a fallu que je lâche prise, et je suis désormais en plein questionnement sur mon avenir professionnel. À mon âge, je peux encore faire autre chose. J’ai envie de trouver du plaisir au travail, j’ai envie d’être utile. Dans mon service, on m’a placée à un autre poste où j’ai l’impression d’être moins active. Peut-être faut-il seulement que je l’accepte.

Françoise : Enseignante en maternelle, j’ai repris à temps partiel mi-mars, et à temps plein à la rentrée de septembre. Ça s’est fait en douceur car je suis dans cette école depuis un certain nombre d’années, avec des collègues qui sont aussi des amies. Il y avait de la confiance et de la bienveillance, d’autant que j’ai abordé les choses avec distance et philosophie. Je ne me suis pas mis la pression. Désormais, je me ménage, j’écoute mon corps et certains soirs, je me repose pendant une heure… J’ai trouvé mon rythme.

Eugénia : J’ai repris à mi-temps mi-mai, et à temps plein mi-août, en tant que gestionnaire administrative à l’Éducation nationale. J’ai changé de travail par rapport à avant ma maladie, car j’avais demandé et obtenu une mutation, avant d’avoir connaissance du diagnostic du cancer. J’arrive sur un poste où j’ai tout à apprendre, et même si je suis restée active pendant mon arrêt de travail – qui a duré 10 mois – ce n’est pas facile car j’ai des troubles de la concentration, de la mémoire. J’ai beaucoup de chance car j’ai des chefs de service compréhensifs, qui me soutiennent, qui ne me mettent pas de pression. Mais c’est assez inconfortable d’être sur un poste qu’on ne maîtrise pas. Cependant, je prends du temps pour moi quand je rentre, car c’est encore difficile physiquement. Ça va revenir petit à petit.

QUELS SONT LEURS PROCHAINS DÉFIS ?

Christine : Je me suis fait une entorse bêtement début mai, après le marathon, en marchant sur un chemin côtier. J’ai dû arrêter le sport, je me sentais fatiguée, je n’avais plus le moral. J’étais à la fin de mes traitements, ce devait être un super moment et je me suis rendue compte de l’impact que le sport avait sur le moral. J’ai repris doucement au mois d’août : randonnée, marche nordique et piscine. Mais je me sens plus fragile qu’avant, sûrement à cause des traitements. La chute des cheveux, l’impact sur les ongles, les douleurs articulaires… Ce n’est pas sans incidence sur le reste du corps. Mais rien ne sert de rester au fond de son canapé : moins on en fait, moins on a envie d’en faire.

Avec les filles, on a soumis l’idée de se lancer dans un triathlon en relais : une qui nage, une qui pédale, une qui court ! Et pourquoi ne pas le faire avec des personnes en traitement ? Être à leur côté pour leur dire : “Tu vas y arriver, ce n’est pas le cancer qui gagne, c’est toi !”

Après le cancer, on n’est plus la même personne : on n’a plus de temps à perdre avec des futilités, on a envie d’aller à l’essentiel. Une nouvelle personne naît quand on en sort guéri.

Dominique : Je n’ai pas de défi sportif dans l’immédiat. Je pense que je vais refaire le marathon de Nantes avec des collègues, on se motive aussi pour Odyssea, et je vais peut-être courir le marathon de Lorient 2019 en relais avec mon mari. En ce moment, je cours 3 fois par semaine, parfois 4. Je fais du qi-gong et de la méditation. Je vais parfois aux séances de cross-fit proposées au travail, mais c’est rapide, c’est violent, j’ai peur de me blesser. Cette peur est récurrente, car je tiens trop au sport pour être blessée.

Françoise : Je continue à courir seule, une fois par semaine. Et le lundi soir, je pratique pendant 2 heures la biodanza, une méthode de danse brésilienne, qui veut “danser dans la joie”. Il y a le plaisir de danser ensemble, des moments de contact, de douceur, de dynamisme. Quant à la course, j’ai cette chance de ne jamais avoir de courbatures, et je m’y refuse. J’ai posé la question à Céline : dois-je continuer à courir toujours au même rythme mais plus longtemps, ou plutôt améliorer mes performances sur la même distance ? J’ai décidé de courir à mon rythme : ce week-end, j’ai couru 1h30.

Eugénia : J’ai repris la danse et ai commencé le Pilates dans un groupe de 50 personnes. Je ne cours plus car une douleur à la hanche s’est déclenchée. Mais j’aimerais pouvoir renouveler l’expérience du marathon-relais. Mon challenge aujourd’hui, c’est de courir Odyssea l’année prochaine. J’espère que ça ira bien, au moins en marchant.

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