QUENTIN VALOGNES, LE CASQUE ET LA PLUME

Caen, mercredi 15 novembre 2017

Kilomètre 2 : « Bonjour monsieur ». Kilomètre 15 « Bonjour bonjour ». Kilomètre 29 « Oh, salut, tu vas bien ? Je te laisse, j’ai un train à prendre. » Rouler avec Quentin Valognes, c’est un peu comme suivre un président en campagne : un festival de poignées de main et de salutations. « C’est vrai que je dis bonjour à tout le monde sur la route. En général ça fait sourire les gens. C’est bien de voir des sourires, non ? » Pourtant, le jeune Manchois de 21 ans n’est candidat à aucune élection. Si sa cote de popularité est importante à son âge, sa quête de succès est tout à fait désintéressée.

Il avoue même à demi mot que sa carrière de cycliste professionnelle, débutée en janvier 2017, est le fruit d’un heureux hasard. Pour le commun des mortels, l’annonce d’un diabète  de type 1 n’aurait rien de réjouissant. « Oui j’ai un diabète, et alors ? Je suis un peu différent des autres, mais je le vois comme une chance. J’ai transformé ma différence en une force. » Le garçon est comme ça : toujours positif. Il voit plutôt le bidon de vélo à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. Difficile de l’accuser de nier la réalité de sa maladie en nous exposant seulement les jours heureux de son quotidien de sportif professionnel. Son sourire, toujours au beau fixe, semble être un gage de vérité, même quand il nous fait l’honneur d’une roulade de “reprise” autour de Caen (Calvados) après une saison épuisante.

COUREUR ET AUTEUR

Celui qui habite désormais Cherbourg (Manche) avec son amie – qui vient de reprendre une société de services à domicile pour les animaux – est depuis plusieurs années engagé dans la prévention du diabète auprès du grand public. Entre deux compétitions en Asie ou aux États-Unis, il court les conférences pour parler de son histoire et mettre en garde face à ce fléau qui tue près de 5 millions de personnes chaque année dans le monde. « À côté du vélo, j’ai besoin de faire passer des messages », avoue-t-il. C’est justement quand il intègre le groupe espoir d’une équipe composée à 100 % de cyclistes atteint d’un diabète de type 1, la team Novo Nordisk (grand fabriquant de médicaments pour les diabétiques), que le jeune homme décide de se lancer dans l’écriture d’un livre. Il en partagera l’affiche avec Diab’, un personnage fictif qu’il a inventé pour représenter le diabète. “Quand je leur ai parlé de l’idée, mes parents n’y croyaient pas trop. Puis ils ont fini de le lire et ils ont pleuré” se souvient le cycliste. “Diab, un ami pour la vie”, va le faire passer dans une autre dimension, celle d’un néo-professionnel atypique, qui semble profiter du vélo pour s’épanouir dans sa vie.

Quentin Valognes rêve de participer au Tour 2021, pour les 100 ans de la découverte de l’insuline.

Prenons un exemple simple : demandez-lui de vous raconter un moment marquant de sa première saison au milieu des Kittel, Cavendish et consors. Des combats haletants sur des routes pleines de soleil ? Une journée en enfer avec 200 km de cols dans le froid ? Un sprint massif à près de 70 km/h, coude à coude avec ses adversaires ? Niet. Rien de tout cela. “Sur nos jours de repos, on s’amusait à partir voir du pays, comme en Chine. On rentrait en scooter en faisant du stop. Le port du casque n’est pas obligatoire là-bas.” Voyager, apprendre des langues étrangères, le petit Français de l’équipe américaine est comme un poisson dans l’eau et s’enrichit au contact des autres. “En visitant le monde, on se rend compte des différences entre les gens. L’Asie est épatante pour ça, ils ont une faculté de “lâcher prise” beaucoup plus importante que chez nous.” Être “audacieux, ambitieux et persévérant” sont ses trois mots d’ordre. Un état d’esprit qu’il a érigé en mode de vie depuis le pôle espoir de Caen, où il a appris les fondamentaux de la bicyclette. Jamais avare d’anecdotes, Quentin Valognes se souvient, en grimpant la côte de la Délivrande (longue côte reliant le château de Caen au CHU), ces instants d’internat où il n’avait que 8 minutes pour faire les 3 kilomètres entre le pôle espoir et la gare de Caen pour prendre son train :

On descendait à fond la Délivrande, avec la valise sur le cadre. On a pris de sacrées gamelles. On avait même établi un record. Je crois que c’est mon frère qui le détient maintenant.

Sur les routes normandes, tout de blanc vêtu et avec ses cheveux roux fraîchement coupés trop court “avec le mauvais sabot”, il nous est difficile de croire que l’ancien Caennais n’a que 21 ans, tant sa maturité et son expérience en impose.

“VAFFANCULO”

Bien sûr, s’il sait s’épanouir ailleurs que sur sa monture, un cycliste professionnel reste préoccupé par ses résultats. Et l’année 2017 fut difficile pour le Manchois, qui n’a pas vraiment eu l’occasion de se démarquer. Sa spécialité ? Il suffit de regarder son tour de cuisse pour le savoir : le garçon est sprinteur, l’un des seuls de l’équipe. Mais pour une première saison chez les pros, la marche est haute. “Je passe du monde amateur où je pouvais peser sur la course, au peloton international où je subis souvent”, analyse le coureur. Jamais, pourtant, il n’utilise le diabète pour expliquer quelques contre-performances. Seulement pour raconter d’autres anecdotes cocasses sur un sport qui découvre seulement qu’une équipe de diabétiques vient d’intégrer le peloton Continental pro.

J’étais sur le tour d’Abu Dhabi. Pour contrôler ma glycémie en course, j’ai un petit boîtier sur le bras qui me donne les données en temps réel. Je vois alors que j’ai besoin d’insuline. Je sors mon espèce de stylo avec lequel je me pique. Je me le plante et j’entends derrière moi un mec qui me crie “VAFFANCULO”. C’était Daniele Bennati, de la Movistar. Il croyait que j’étais en train de me doper en pleine course. Quintana est venu le calmer en lui expliquant que c’était normal pour nous.

La scène peut faire sourire. Elle est l’exemple parfait de ce monde du vélo qui change. Le peloton devient de plus en plus international et des équipes comme Novo Nordisk apportent la preuve que le sport de haut niveau est aussi accessible aux sportifs atteints de maladies chroniques. “Notre objectif, clame Quentin Valognes avec un désir significatif, c’est d’être au départ du Tour de France 2021, pour les 100 ans de la découverte de l’insuline. Je pense que l’on peut le faire.” Le diabète n’est jamais une constante dans la conversation. Mais avec un contrôle stricte de sa glycémie, de son alimentation et des piqûres fréquentes, difficile d’oublier cette maladie qu’il s’est découverte à 6 ans. “J’étais très sportif déjà tout petit, et j’ai fait plusieurs crises d’hypoglycémie. En général, je ne me souviens pas de ces moments-là. D’ailleurs dans ma tête, ma vie a commencé à 6 ans avec le diabète.” Tout le monde avait peur pour lui, pour sa santé. Sa famille le plaignait souvent. Puis un beau jour, sur le tour d’Irlande 2013, c’est le déclic. “J’ai appris à gérer tout de A à Z avec la maladie. J’ai beaucoup progressé grâce à ça.” Aujourd’hui, sur son vélo, à l’approche de sa deuxième saison, Quentin Valognes est persuadé que le diabète fut la chance de sa vie. “De toute façon, Diab est présent tous les jours. Tu ne peux pas dire : “Stop, aujourd’hui, j’arrête d’être malade.” Tu vas vivre avec jusqu’à la mort, alors si tu n’as pas une mentalité de gagnant, c’est fichu.”

Des feuilles mortes, le cuissard long, eh oui, c’est la reprise !

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