SPORT SUR ORDONNANCE : “DIFFICILE D’INSCRIRE LA PRATIQUE SPORTIVE DURABLEMENT”

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Les sociologues Sandrine Knobé et William Gasparini ont étudié le dispositif Sport-santé sur ordonnance de Strasbourg.

Lancé en 2012 par la municipalité de Strasbourg, le sport-santé sur ordonnance (SSSO) voulait avant tout intégrer les personnes les plus éloignées du sport. Celles qui n’ont pas financièrement les moyens de pratiquer et sont, par conséquent, les plus touchées par les problèmes de santé. Le contrat a-t-il été rempli ? Six mois après le lancement du dispositif, deux sociologues membres du laboratoire Sport et sciences sociales de l’université de Strasbourg – Sandrine Knobé, aussi ingénieure de recherche, et William Gasparini – ont mis en avant le concept de “socio-sport-santé”. Ils dressent le profil sociologique des bénéficiaires tout en alertant sur les limites du système.

 

Quel est le profil des patients qui ont bénéficié du SSSO ?

Les personnes interrogées étaient majoritairement obèses ou en surpoids. Les femmes étaient plus nombreuses (60 %), l’âge moyen de la population était de 51 ans et ils résidaient, pour la moitié d’entre eux, dans les quartiers les plus populaires de la ville.

Notre enquête fait ressortir trois principaux profils socio-sportifs :

Mise à l’activité physique : 20 % des bénéficiaires interviewés s’engagent pour la première fois dans une activité physique et/ou sportive. Ce profil concerne majoritairement des femmes aux ressources socioéconomiques très faibles. Ces bénéficiaires mettent fortement en avant les effets bénéfiques qu’ils ressentent du fait de leur pratique d’activité physique. Ils pratiquent régulièrement dans le cadre du dispositif, 3 mois après le début de leur engagement.

Remise à l’activité physique : 40 % se remettent à l’activité physique après un abandon dû à la maladie et/ou à un événement biographique (chômage, divorce, changement de lieu de résidence). Ces bénéficiaires sont autant des hommes que des femmes, avec des ressources socioéconomiques plus hétérogènes. Ils mettent également en avant les effets bénéfiques qu’ils ressentent. Ils ne sont qu’une moitié à pratiquer régulièrement 3 mois après le début de leur pratique.

Renforcement de l’activité physique : 40 % augmentent ou diversifient leur pratique physique. Il s’agit majoritairement de femmes aux ressources socioéconomiques faibles. La perception des effets bénéfiques est présente mais apparaît moins fortement que pour les deux autres profils. Seule la moitié de ces bénéficiaires pratique régulièrement 3 mois après le début de leur engagement.

 

Vous dites que le sport serait devenu davantage un vecteur de santé, plutôt que d’intégration sociale. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

Non, il ne s’agit pas de dire cela. Le sport est un outil qui, depuis la fin des années 1980, a beaucoup été mobilisé dans une optique d’intégration sociale, notamment dans des quartiers dits défavorisés. Il continue à être mobilisé en ce sens dans de nombreuses actions associatives ou publiques, comme en atteste, par exemple, son usage dans les récents programmes d’accueil de migrants mis en place dans de nombreux pays européens, y compris la France. Il y a toutefois d’autres voies de promotion de l’activité sportive qui ont connu un développement important ces dernières années à travers la lutte contre la sédentarité, dans un nouveau contexte de recommandations de l’OMS, des institutions européennes, du Ministère de la santé… à la pratique d’une activité physique. Les bienfaits de l’activité physique étant reconnus pour de nombreuses pathologies chroniques et la sédentarité étant très importante dans les modes de vie des pays occidentaux, l’activité physique est devenue un enjeu fort en termes de santé publique du fait de l’ampleur de la population concernée et de la potentialité des effets sanitaires bénéfiques. C’est dans ce contexte que nous observons aussi une “reconversion” de certaines associations qui oeuvraient dans le champ de l’intégration sociale vers le champ du sport-santé et, également, le développement de nouvelles actions de santé publique et de promotion de la santé par l’activité physique dans les collectivités locales.

 

Le caractère gratuit de l’opération SSSO est-il important pour les bénéficiaires ?

La gratuité constitue un facteur incitatif non négligeable pour une partie des bénéficiaires dont les revenus sont faibles (car souvent sans emploi ou retraités). Toutefois, une majorité se déclare prête à participer financièrement. Au-delà de la gratuité, les personnes interrogées sont surtout en attente d’un accompagnement à la pratique qui impacte fortement leur engagement dans la pratique.

 

Vous dites que “loin d’accéder à l’autonomie, les patients deviennent dépendant de la structure sportive qui les accueille”. Cela veut-il dire qu’ils n’ont aucune chance de poursuivre le sport sans structure ?

Très éloignés du monde sportif, les bénéficiaires soulignent la nécessité pour eux d’être accompagnés vers l’activité physique la plus adaptée et au cours même des séances d’activités physiques, où les éducateurs tiennent compte de leur état de santé et des éventuelles précautions à prendre selon leur pathologie. La continuité d’une pratique hors du dispositif Sport-santé sur ordonnance est possible lorsque l’activité physique s’inscrit progressivement dans le quotidien des bénéficiaires et qu’ils ont expérimenté les possibilités de pratique dans leur environnement de vie. Il s’agit d’un processus sur le long terme avec un accompagnement spécifique. Le dispositif est actuellement conçu dans cette optique avec une prise en charge et un accompagnement de trois ans.

 

Des enjeux politiques ont-ils enrayés la qualité, le fonctionnement de l’opération ?

Notre enquête n’a pas mis au jour de tels problèmes. L’étude s’est essentiellement intéressée aux rapports des bénéficiaires au dispositif mis en place.

 

Quel impact le dispositif a-t-il eu sur la “carrière de malade” des patients ? Dans leur pratique sportive à long terme ? (“carrière de malade” est un terme utilisé dans l’étude qui fait référence à la période d’inactivité du patient en raison de sa maladie)

Notre enquête n’est pas en mesure de donner des réponses définitives à cette question. Des exemples de réduction de la prise de médicaments ou de perte de poids ont été mis en évidence, mais seule une étude sur le temps long pourrait confirmer ces changements et attester de leur caractère durable. Il en va de même quant à savoir si l’activité physique est présente dans leur quotidien plusieurs mois, voire plusieurs années après leur entrée dans le dispositif.

 

Qu’en est-il en terme de retour médical ? Le sport a-t-il eu un impact sur les pathologies des patients ?
Notre étude sociologique ne permet pas de répondre à cette question.

 

Sur leur ressenti ?

Notre étude a principalement questionné le rapport des bénéficiaires au dispositif en termes de ressenti. De manière quasi unanime, les bénéficiaires soulignent les bienfaits (en termes physiques, psychologiques et sociaux) de leur pratique d’activité physique.

 

Quelles sont les limites du SSSO ? Comment voyez-vous son avenir ?

Les principales difficultés soulevées par notre étude concernent le passage du dispositif “passerelle” à une pratique autonome. Ce constat, établi en 2013, a été pris en compte dans l’organisation du dispositif depuis, et une attention particulière est apportée à la consolidation de ce passage (notamment par un accompagnement sur le long terme – 3 ans). Une difficulté liée est celle du passage de la “participation” à “l’appropriation” pour inscrire la pratique d’activité physique durablement dans les modes de vie. Seul un recul temporel suffisant nous permettra de mesurer ces effets.

 

Ce dispositif a-t-il créé des inégalités en terme d’accès aux soins ?

Nous ne sommes pas en mesure de répondre à cette question car elle n’a pas été traitée au cours de notre étude.

 

Pensez-vous qu’un tel dispositif puisse, à terme, changer les mentalités d’une ville comme Strasbourg, et rapprocher la population de l’activité physique ?

Notre étude montre nettement que ce dispositif est un premier levier intéressant de mise ou remise à l’activité physique. De ce point de vue, il est efficace en termes de prévention secondaire auprès d’une population souffrant de maladies chroniques identifiées. En ce sens, et en complément d’autres actions de politiques publiques (comme les actions visant à favoriser les déplacements dits doux ou actifs), il participe à la promotion de l’activité physique. L’entrée régulière de nouveaux bénéficiaires dans le dispositif atteste de l’existence d’un réel attrait de la population strasbourgeoise pour ce type d’action. La multiplication des actions et leur formalisation à destination de cibles spécifiques (personnes atteintes de pathologies chroniques, enfants en situation de surpoids, habitants de certains quartiers prioritaires, usagers des pistes cyclables, etc.) constituent des éléments certains de promotion de l’activité physique dont on peut supposer que la synergie et la complémentarité favorisent l’accès et le développement de la pratique d’activités physiques.

 

Une nouvelle étude plus récente pourrait-elle permettre d’affiner vos recherches ?

Malheureusement, dans notre domaine, nous sommes soumis à des questions de financements. À l’époque du lancement du SSSO, nous avons pu avoir des fonds pour mener cette étude. Aujourd’hui ce n’est pas le cas, mais peut-être que cela viendra.

 

 

Pour aller plus loin, vous pouvez lire le rapport d’étude des sociologues, dans ce lien.

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