SPORT SUR ORDONNANCE : À CAEN, LES MALADES PSYCHIATRIQUES MONTENT AU FILET

Caen, printemps 2018

 

Le sport sur ordonnance a été lancé à Caen il y a environ 1 an. Avec une spécificité : les troubles psychiques font partie des 5 pathologies prises en charge dans le dispositif.

 

Il est presque 13h30 sous le gymnase de la Haie-Vigné, rue de Bayeux à Caen. Bernard, sourire timide et poings levés, célèbre sa victoire dans un mini-tournoi de badminton improvisé face à 3 camarades. Il avait l’air bien moins décontracté à peine une heure plus tôt, quand la coach lui faisait essayer la “pétéca”, jeu originaire du Brésil qui consiste à s’échanger un volant… avec la paume de la main. “Ça m’énerve plus qu’autre chose”, pestait l’homme au crâne dégarni, le regard courroucé, alors qu’il ramassait l’objet à plumes pour la énième fois. “Finalement, ce n’est pas si mal”, concède-t-il à la fin du cours. Il n’était pas venu depuis 3 mois – “Je dois prendre le bus pour venir, ça me fait loin” – mais se sent déjà plus tonique, contrant les effets de ses médicaments “qui le rendent mou”. Bernard, 48 ans, est bipolaire. Et c’est sa pathologie qui lui donne accès à ces séances de sport sur ordonnance, mises en place par la Ville.

 

 

Les troubles psychiatriques sont une spécificité caennaise, alors qu’en France, chaque ville instaurant un tel dispositif l’adapte à son territoire. Dans la cité de Guillaume le Conquérant, il s’est développé à la faveur d’un partenariat de longue date avec l’Établissement public de santé mentale (EPSM). “C’est nous qui avons sollicité la municipalité, affirme le Dr Caroline Agostini, psychiatre. C’était hors décret, mais elle a dit banco !” “La priorité est donnée aux maladies mentales dans le Contrat local de santé pour la période 2014-2018”, confirme l’adjoint aux Sports, Aristide Olivier. Depuis la fin des années 2000, on assiste à un « tournant » de la réhabilitation des patients psy. “On revendique désormais le droit de cité, le droit à l’accès à plein de choses pour les malades. Et on veut favoriser la psychiatrie hors les murs, en la démystifiant”, poursuit le Dr Agostini.

L’idée du sport – c’est bien le mot qu’elle emploie – a germé à cette même période. “Au départ, on faisait des sorties dans le parc, on jouait avec un ballon… Très vite, les aides-soignants nous ont dit que c’était plus calme le soir”, rembobine-t-elle. Mais il faut attendre l’année dernière pour qu’un service sport-santé, dont elle est la responsable, n’ouvre. Actuellement, 278 patients le fréquentent, “sur 500 lits”, souligne le Dr Agostini, épaulée par une infirmière et deux aides-soignants… marathoniens. Une vingtaine d’activités sont dispensées, dont certaines à l’extérieur de l’EPSM, “pour ne avoir à faire revenir les patients à l’hôpital” : escrime, tennis de table et gymnastique sont autant de disciplines encadrées par un éducateur de la Ville… et un soignant, au cas où.

Les bienfaits de l’activité physique, elle les connaît : “On sait ce que le sport peut offrir, de manière générale, sur les capacités respiratoires, sur le cerveau… Chez nos patients, on observe également une amélioration de la qualité du sommeil, qui nous permet parfois de diminuer les traitements.” Mais ce qui émeut le plus Caroline Agostini, ce sont les surprises, les progrès que font ses malades grâce à ces activités. Lorsqu’elle raconte ces anecdotes, ses yeux noirs aux cils brossés de mascara pétillent : “Nous avons organisé des Rencontres de badminton. Nous avons vu arriver deux de nos patients qui se tenaient la main, la raquette traînant au sol… On se disait : “Ce n’est pas possible, ils ne vont pas pouvoir jouer !” Mais lorsqu’ils sont entrés sur le terrain… Ce n’était plus les mêmes. L’un d’eux nous a dit, ensuite : “Grâce à ces expériences, je peux me dire que j’existe encore.” C’est fort !”

 

DES PATIENTS STABILISÉS ET AUTONOMES

Pour ces patients, le sport sur ordonnance vient après le premier tremplin que représente le pôle sport-santé, à condition qu’ils soient « stabilisés ». Les débuts peuvent s’avérer compliqués : « Une personne avec des troubles psychiques, il faut sans cesse la mobiliser car elle est apragmatique. On fait un travail de phoning énorme – « N’oubliez pas que vous avez piscine dans une heure », « Pensez à votre séance demain » – mais c’est inutile de sanctionner l’absentéisme dans ces cas-là », explique la psychiatre. La seule chose à faire est de continuer à suivre cette personne et à la stimuler pour qu’elle se présente la fois d’après. Au départ, il a également fallu rassurer les éducateurs confrontés à ces pathologies psychiques. L’équipe de l’EPSM est venue à leur rencontre. « Certains interprétaient les réactions des patients, glisse le Dr Agostini. C’est à nous de leur rappeler que si on leur adresse, c’est qu’ils sont stabilisés et autonomes. L’un d’eux a un jour fait remarquer : « En fait, c’est surtout notre perception qui gêne. » » Aujourd’hui, ils sont 8 éducateurs de la Ville à être sensibilisés aux différentes pathologies prises en charge dans le dispositif caennais, ainsi que 5 maîtres-nageurs de l’agglomération Caen-la-Mer.

Et pas moins de 124 bénéficiaires ont été reçus depuis le début du sport sur ordonnance en mai 2017. « Nous avions un objectif de 100 », se félicite Peggy Farizon. Responsable du Pôle sport-santé-loisirs et éducatrice, elle a pour fonction première de recevoir les patients en entretien et de les orienter vers les activités qui leur conviennent le mieux. Chacun doit en choisir 2, pour 30 séances au total. « On prend en compte l’objectif médical et l’objectif individuel – par exemple, réduire les traitements et perdre du poids, ou reprendre du plaisir à se bouger. C’est important de penser aux deux, sinon on passe à côté de ce qui les motive. » Idéalement, on associe une activité cardio à du renforcement musculaire, une combinaison gagnante et conseillée par les spécialistes. « Nous essayons d’installer une 3e séance en autonomie : il faut construire des repères pour la marche à pied, instaurer la routine de l’échauffement, faire revenir les gens à la piscine le week-end pour mettre en application ce qu’ils ont vu avec l’éducateur… Certains s’achètent des podomètres, des cardiofréquencemètres, l’un a même investi dans un vélo d’appartement ! »

Tout est fait pour permettre aux bénéficiaires de ritualiser l’activité physique, qu’elle devienne une habitude, un rendez-vous hebdomadaire… voire quotidien. Hormis un suivi individuel aux 10e et 25e séances, chacun se voit remettre un livret d’accueil en début de cursus, qui contient les recommandations de l’OMS, des conseils pour une pratique régulière, les résultats des tests physiques et de sédentarité (le Ricci-Gagnon) : « Ce sont des critères faciles à mesurer. C’est motivant pour eux de voir l’évolution quand on les refait passer au bout des 30 séances, cela les incite à poursuivre après le dispositif », ajoute Peggy Farizon. Les patients ne sont d’ailleurs pas laissés seuls : ils sont accompagnés à 3 mois, 6 mois, puis 1 an après la sortie. Car l’objectif principal est bien là : l’autonomisation, jusqu’à l’inscription en club ou dans une association. Et comme c’est parfois difficile de dépasser le lien créé avec l’éducateur sportif de la Ville, il existe une dizaine d’activités municipales (taï so, aquagym, gym douce, sports de raquette…), payantes cette fois-ci, « pour que les anciens bénéficiaires gardent leurs repères ».

 

 

 

 

UN ANNUAIRE EN LIGNE

Pour les plus confiants, 16 associations ont été identifiées par la Direction régionale de la jeunesse, des sports et de la cohésion sociale (DRDJSCS), comme respectant un certain nombre de critères : des éducateurs déjà formés, des créneaux sport-santé déjà mis en place… « Ces associations travaillent déjà sur de la prévention secondaire, elles ne s’y sont pas mises par effet de mode ou dans le but d’obtenir des subventions », souligne Peggy Farizon. Même chose pour les clubs sportifs, pour lesquels la DRDJSCS réclame une certification. « Les Fédérations veulent occuper le terrain car elles sentent qu’il y a diversification des publics, mais je souhaite que ce ne soit pas qu’une opportunité financière, car il faut un encadrement, plaide le Dr Alain Daireaux, médecin du sport et généraliste conseiller à la DRDJSCS. Cela ne suffit pas d’ouvrir un créneau pour les diabétiques. Il faut un discours, un état d’esprit, pour accompagner les gens au-delà de la séance, dans leur vie de tous les jours. »

[ POUR ALLER PLUS LOIN ]

 

Conjointement avec l’ARS et l’Eret (Espace régional d’éducation thérapeuthique), l’établissement public a créé le site www.sportsantenormandie.fr, dans le cadre du Plan régional sport, santé, bien-être de 2013. Les structures peuvent s’inscrire directement sur la plateforme en ligne, où elles cochent les « publics spécifiques » qu’elles estiment pouvoir prendre en charge, aux choix parmi 23 pathologies… ou particularités : cancers, diabète, mais aussi maladies neurodégénératives, handicap visuel, gens du voyage, personnes détenues ou seniors… Les responsables indiquent ensuite la localisation, les activités proposées, différents critères tels que l’accessibilité de l’équipement ou s’il existe une « politique tarifaire sous condition de ressources » et, enfin, les formations de l’encadrement. « C’est ce qui nous permet par la suite de mentionner sur leurs fiches en ligne les limitations fonctionnelles que ces structures peuvent prendre en charge, poursuit le Dr Alain Daireaux. Les compétences juridiques sont la seule chose que l’on peut contrôler ; on n’a pas la possibilité de vérifier sur le terrain la qualité du travail. On nous l’a déjà reproché, mais est-ce qu’un médecin qui envoie quelqu’un chez un kiné va contrôler ce kiné ? »

Avec environ 160 structures recensées, dont 46 pour le seul Calvados, chacun peut trouver l’association qui lui correspond. Spécialiste en médecine physique et de réadaptation au CHU de Caen, le Dr Joffrey Drigny illustre : « Un de mes patients avec une pathologie infantile neurologique m’avait dit qu’il adorait le basket. On a regardé ensemble sur le site et on s’est rendu compte qu’il existait deux propositions près de chez lui. C’est un super outil, pour les médecins aussi ! » D’autant plus quand on sait que l’un des principaux freins à la prescription pour ces derniers est le manque de réseau, c’est-à-dire que certains ne savent pas vers qui orienter leurs patients.

 

L’OBÉSITÉ INFANTILE, MAIS PAS LES CANCERS

De manière générale, les acteurs du sport-santé à Caen sont très heureux de la façon dont le sport sur ordonnance a été mis en place. « La mairie de Caen a cette énorme qualité de toujours nous impliquer, dès qu’il se passe quelque chose sur le sujet », salue le Dr Bruno Burel, président de l’Union régionale des médecins libéraux, qui forme notamment la profession à la prescription de l’activité physique. En effet, la liste des partenaires associés au projet est exhaustive : l’URML et la DRDJSCS donc, plusieurs psychiatres de l’EPSM, mai aussi l’Agence régionale de santé, la CPAM, la faculté de médecine, l’UFR Staps, des représentants de mutuelles, le Comité régional olympique et sportif de Normandie (Cros)… « On avait l’avantage d’être plusieurs praticiens, dont les psychiatres, très impliqués, et les médecins libéraux représentés par l’URML, ce qui est important puisqu’ils sont les principaux prescripteurs, relève Joffrey Drigny. Au début, nous avons fait ressortir les principales pathologies qui allaient être concernées par le dispositif. » Pour cela, les médecins de ville ont été consultés, « pour voir quelles maladies eux souhaitaient voir prises en charge. Les partenaires ne se sont pas cantonnés aux ALD », concernées par le décret, ajoute le Dr Daireaux.

L’approche caennaise est également originale dans le sens où elle a montré la volonté de ne pas « hiérarchiser les pathologies », souligne le jeune Dr Drigny, dans le but d’éviter une stigmatisation. « L’activité physique est adaptée à tout le monde, tout est homogénéisé. » Ainsi, le lundi, lors du cours de badminton, Bernard côtoie une autre patiente psy, mais aussi Martine et Serge, diabétiques. Ensemble, ils rigolent, se chamaillent : « Moi, j’ai commencé le sport il y a 6 mois, et mes analyses ne sont toujours pas bonnes, alors que Serge mange des aliments normalement interdits aux diabétiques et il s’en sort bien », rage Martine. « Tu devrais essayer le boîtier (qui lui sert à contrôler directement sa glycémie), ça te facilite la vie. Depuis le temps que j’te l’dis ! » fanfaronne le grand gaillard, qui exhibe sans complexe la longue cicatrice sur son ventre qui fait suite à une opération à cœur ouvert et se dit volontiers « bon vivant ». Il ne peut pas trop courir pour le moment mais se laisse prendre au jeu, et se félicite d’avoir gagné en souplesse : « Avant, je ne pouvais pas m’étirer debout. » Car Serge n’hésite pas à combiner de nombreux outils pour sa santé : hormis le badminton, il pratique également l’aquabike deux fois par semaine, et compte le nombre de pas qu’il réalise dans la journée grâce à un podomètre fixé sur ses baskets.

 

 

Dans la ville aux cent clochers, le sport sur ordonnance concerne 5 pathologies : les troubles psychotiques et la dépression, le diabète de type 2, les affections de l’appareil locomoteur et l’obésité infantile. « C’est une autre spécificité du dispositif, mais nous avons du mal à faire venir les jeunes patients, observe Peggy Farizon. Notamment parce qu’on impose 2 séances par semaine et que leurs parents ont des contraintes d’emploi du temps. Sur nos 124 bénéficiaires, seuls 3 sont des adolescents, et je n’en ai reçu que 6 en entretien. Il y a un gros travail à faire avec l’Éducation nationale, en diffusant notamment l’information auprès des infirmières scolaires. Même si elles ne prescrivent pas, elles peuvent sensibiliser. »

En revanche, le cancer et les maladies cardiovasculaires ont volontairement été laissés de côté. « Nous ne voulions pas brouiller les pistes ou venir en concurrence avec d’autres structures déjà existantes : Club Cœur & santé d’Hérouville et le réseau Onco Normandie », qui prennent spécifiquement en charge ces pathologies, assume Aristide Olivier. L’adjoint municipal n’exclut toutefois pas « d’élargir, dans une phase 2 », le sport sur ordonnance. « Mais il faudra trouver des financements pour la développer. Par exemple en objectivant les résultats, c’est-à-dire en mesurant s’il y a un effet sur la prise de médicaments, pour motiver la CPAM », imagine-t-il. Aujourd’hui, pas moins de 70 médecins prescrivent l’AP, dont plus de la moitié issus de l’hôpital psychiatrique, sur les 250 à qui avait été adressé le courrier d’information et les ordonnances type. De 100 patients aujourd’hui, la Ville espère atteindre l’objectif de 300 pour l’année qui vient. « Mais si on augmente le nombre de bénéficiaires, on augmente la charge de travail des éducateurs, donc on est obligé de la faire baisser ailleurs. D’où l’intérêt également de nous allier avec des associations », note Peggy Farizon.

Pour l’heure, parmi les seuls patients psy, ils sont 2 à avoir « réussi à intégrer des clubs normaux. Ils ont une licence, ils n’ont plus d’étiquette », s’est réjouit le Dr Agostini. Une troisième est en passe d’y arriver aussi : le cours de badminton lui a tellement plu qu’elle envisage de s’inscrire au club des Conquérants à la rentrée de septembre. Quant à Bernard, s’il estime ne pas avoir les moyens pour un club sportif, il a trouvé une autre solution : « Je vais acheter des raquettes pour jouer avec mon fils. » Bernard : 1 ; maladie : 0.

 

 

Cet article fait partie d’une mini-série sur le sport sur ordonnance à Caen. À suivre dans les prochains mois, un article sur les difficultés de la mise en place de tels dispositifs, et des éclairages sur l’association Sport en tête, sur l’Imapac, et sur les premiers résultats observés en une année d’exercice.

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