SPORT SUR ORDONNANCE : POURQUOI ÇA BLOQUE, DOC’ ?

Caen, printemps 2018

 

Les Dr Bruno Burel, Alain Daireaux et Joffrey Drigny ont participé à l’élaboration du sport sur ordonnance à Caen. Ils relèvent les freins qui existent, de manière générale, à la mise en place de ce type de dispositif.

 

“Donner un conseil, ça ne prend pas de temps. Mais dès qu’on passe à l’écrit…” Le Dr Bruno Burel, médecin généraliste, sait de quoi il parle : au sein de l’Union normande des médecins libéraux (URML), dont il est secrétaire général adjoint, il en rencontre beaucoup, des confrères qui ont du mal à prescrire de l’activité physique à leurs patients, comme ils sont encouragés à le faire depuis la loi de janvier 2016. L’URML a pour objectif de les sensibiliser, lors de soirées de formation, de journées de Développement professionnel continu (DPC) ou de tables rondes en comités restreints.

“Beaucoup nous disent que c’est chronophage, que ce n’est pas remboursable… Que voulez-vous qu’on réponde ? On dit : ≪ C’est exact, docteur ! ≫

Le plus gros frein, c’est le décret lui-même qui l’a créé : la classification des professionnels de santé selon les limitations fonctionnelles, assure le Dr Burel d’une voix toujours calme : “Ce n’est pas la peine de faire quelque chose si c’est pour faire quelque chose d’aussi compliqué !”

[ POUR ALLER PLUS LOIN ]

 

D’autant qu’une grande majorité de praticiens déclarent déjà prescrire – au moins oralement – de l’AP : 80 %, selon un sondage réalisé par le Quotidien du médecin en novembre 2015, au moment du débat au Parlement sur la loi, rappelle le généraliste. “La prescription papier suscite beaucoup d’interrogations. Sauf dans les villes avec un dispositif de sport sur ordonnance, qui ne demande que quelques cases à cocher et propose d’appeler un numéro unique”, reconnaît-il. Plus d’une cinquantaine de municipalités sont recensées à ce jour. Pour pallier ce manque dans les autres communes, des aides se développent : le Dr Burel fait partie du réseau des médecins normands en activité physique thérapeutique (Ménapt), par exemple, créé en 2018 et piloté par l’URML. “La volonté du réseau n’est pas de dire que ce qu’ils font est mieux, mais de permettre aux médecins traitants de se référer à quelqu’un en cas de difficulté”, explique le Dr Joffrey Drigny, spécialiste en médecine physique et de réadaptation au CHU de Caen. En parallèle, un guide devrait être élaboré, avec l’ARS et la DRDJSCS, pour aider les territoires qui le souhaitent à mettre en place des dispositifs de sport sur ordonnance. “Nous nous baserons sur le dernier document de l’Onaps (Observatoire nationale de l’activité physique et de la sédentarité), pour adapter des solutions aux petites structures et à la Normandie”, précise le Dr Burel.

 

 

SOIGNER LES MOTS

Mais la première des solutions semble être, évidemment, la formation des médecins… et des autres professionnels concernés, car il est souvent difficile pour les généralistes de savoir vers qui envoyer son patient. “J’essayais de convaincre mes étudiants, futurs professeurs d’EPS, de ne pas laisser leurs élèves avoir une dispense à l’année, illustre le Dr Alain Daireaux, médecin généraliste conseiller à la DRDJSCS, anciennement maître de conférence en anatomie. J’avais beau être insistant, certains préfèreront toujours les dispenses complètes pour ne pas avoir à adapter leurs cours à certains élèves…” Avec l’effet d’aubaine, des formations fleurissent : une filière universitaire Apas (qui va depuis peu jusqu’au master), un DU d’éducation thérapeutique malheureusement “non professionnalisant”, bientôt des formations sport-santé au sein des fédérations sportives, comme le souhaite le Comité national olympique et sportif français (CNOSF)“La DRDJSCS réfléchit à introduire de la sensibilisation à l’Apa dans les cursus des organismes de formation professionnelle du sport et de l’animation, et je pense que le ministère des Sports fait de même. Il faut d’abord réfléchir à comment colorer les maquettes existantes ; la 2e étape sera de travailler sur la formation continue”, affirme le Dr Daireaux.

 

Le Dr Joffrey Drigny a proposé les 10 commandements de la prescription d’activité physique, “c’est-à-dire ce qu’il faudrait faire pour prescrire. Je veux bien croire que le médecin traitant n’en a pas le temps !”

 

Il faut, en quelque sorte, penser de manière globale, c’est-à-dire activer tous les leviers qui permettent d’intégrer de façon pérenne et automatique l’AP dans le parcours de soin. Car aujourd’hui encore, l’idée reçue qui veut que maladie rime avec repos a bien du mal à disparaître. D’autant que le mot ‘sport’ lui-même fait peur : “Dans l’esprit des gens, ça rime avec blessures, dopage, mort subite”, témoigne le Dr Daireaux, ancien médecin du sport. Il se rappelle le sondage réalisé en pleine réflexion sur le dispositif caennais de sport sur ordonnance : “Lorsqu’on a demandé aux médecins de ville s’ils connaissaient les bienfaits de l’AP, ils ont répondu oui. Mais à la question : ≪ Enverriez-vous vos malades vers des clubs sportifs ? ≫, la réponse a été sans appel : ≪ Non, ces cons-là vont leur faire faire du sport ! ≫ En réalité, l’activité physique, c’est tout ce que l’on fait quand on ne fait pas rien. C’est la définition que je donne aux directeurs d’Ehpad, qui disent que la gym douce n’est pas de l’AP, poursuit-il avec des yeux rieurs. Ce qu’on appelle ‘sport’ est surtout une activité organisée en fédération.”

[ POUR ALLER PLUS LOIN ]

 

 

UN INVESTISSEMENT RENTABILISÉ PAR 3

Il plaide pour pour le développement d’un “état d’esprit” autour de l’ouverture de créneaux sport-santé : “Il ne suffit pas de créer une séance pour  diabétiques, il faut aussi un discours, des encadrants capables d’accompagner les gens dans leur vie de tous les jours”, appuie-t-il.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : faire entrer à nouveau l’AP dans le quotidien de tous, autonomiser la pratique, sortir tout un chacun de la sédentarité qui devient le fléau du siècle.

Mais cela implique une vision politique… sur le long terme, soit une durée bien souvent trop importante pour intéresser les élus, estime le jeune Dr Drigny. Pourtant, il apparaît que favoriser la pratique permettrait de réduire les dépenses de santé. “Une étude anglaise montre qu’1 livre investie dans le champ de l’AP permet d’économiser 3 livres dans les dépenses de santé”, avance le spécialiste. Ces investissements, c’est l’aménagement de pistes cyclables qui assurent vraiment la sécurité des cyclistes, c’est l’installation de salles de sport – et de vestiaires – dans les entreprises…

En France, s’il existe plusieurs études montrant les économies potentielles réalisées grâce à la pratique de l’AP, il reste très compliqué de réaliser celle d’envergure qui mettrait tout le monde d’accord. “Le volet médico-économique est difficile à étudier car il sous-entend qu’on connaisse les dépenses de dossier – donc que l’on dispose des informations des Caisses primaires d’Assurance maladie – mais aussi que l’on ait accès aux données de consommation de soins – ce qui soulève des problèmes éthiques.” Et que l’on compare un grand nombre de données en distinguant bien les pathologies : “Quelqu’un qui a une pathologie de l’appareil locomoteur très invalidante dans sa vie quotidienne ne va pas forcément consommer beaucoup d’antalgiques”, donne pour exemple Joffrey Drigny. Au final, si tout le monde semble s’accorder sur les bienfaits de l’AP, le chemin est encore long : il faut apprendre à travailler ensemble, sans chercher à tirer la couverture à soi ; il faut transformer des habitudes, prendre le temps d’apprendre, savoir demander de l’aide, accepter d’être convaincu, fournir des efforts longs, investir, et toujours garder à l’esprit que les résultats ne seront pas visibles immédiatement. Mais cela en vaut la peine.

 

 

 

LE DOSSIER “SPORT SUR ORDONNANCE À CAEN”

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