SPORT-SANTÉ AU SÉNAT : « L’ENJEU N’EST PLUS DE SAVOIR S’IL FAUT PRESCRIRE »

Christelle Gautier a rappelé les grands axes de la Stratégie nationale sport-santé. ©Sénat

Paris, mercredi 20 janvier 2021,

Les commissions des Affaires sociales et de la Culture s’étaient rassemblées pour une matinée de travail autour du sport-santé au Sénat. Auditionnés dans un premier temps, le cardiologue François Carré et le responsable des expertises collectives de l’Inserm, Laurent Fleury, ont pu éclairer les sénateurs sur les bienfaits de l’activité physique sur les malades chroniques. Dans une deuxième table ronde, d’autres experts ont répondu aux décideurs. L’occasion d’entendre Christelle Gautier, la responsable de la Stratégie nationale sport-santé. Et de mesurer le (long) chemin qui reste à faire pour faire connaitre la filière des Enseignants en Activité physique adaptée (EAPA).

En 2017, déjà, une commission sport-santé réunissait à l’Assemblée nationale les ministres des Sports et de la Santé pour tenter de mener des projets autour de l’activité physique adaptée. Près de 4 ans plus tard et estimant que le sujet est souvent oublié par les décideurs, le sénateur LR de l’Isère Michel Savin a réussi à réunir les deux commissions du Sénat pour relancer les débats.

« Nous allons parler d’une problématique trop souvent délaissée par les pouvoirs publics », introduisait Laurent Lafont, le président de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication. « Au niveau local, les initiatives foisonnent, mais les autorités nationales semblent réticentes à valider les activités physique et sportives pour prévenir et soigner les maladies. »

Le constat est partagé par les deux experts auditionnés, Laurent Fleury, responsable des expertises collectives de l’Inserm, et François Carré, cardiologue à Rennes et militant pour l’activité physique et contre la sédentarité. Ce duo venait présenter la grande expertise collective de l’Inserm Activité physique, prévention et traitement des maladies chroniques, publiée en 2019. Une expertise commandée à l’époque par le ministère des Sports visant à éclairer les décideurs publics. « Car c’est mieux que vous connaissiez ces données avant de prendre des décisions », rappelait Laurent Fleury aux sénateurs. Ce dernier notait d’ailleurs que deux autres expertises collectives ont concernés l’activité physique, en 2008 et 2015.

PERTE DE CHANCE

« On ne doit plus se poser de question, martèle -t-il d’emblée. Le bénéfice/risque est sans appel. Les enjeux ne sont plus de savoir s’il faut prescrire, mais de savoir quel programme sera le plus efficace pour telle pathologie, à tel moment, en fonction de telle intensité. Les questions de dose, c’est la même chose que pour un médicament. Je viens de l’Agence du médicament, et je dois vous dire que j’ai rarement vu des médicaments aussi efficaces que l’activité physique, pour être assez clair là-dessus. »

François Carré évoque ce qui fut une première pour une analyse collective des experts de l’Inserm : « Nous étions tous d’accord pour dire que si l’on ne prescrivait pas d’activité physique a un malade chronique, c’était une perte de chance pour lui. »

Le cardiologue breton dégaine alors les données sur la baisse du risque de mortalité et la récidive des malades du cancer qui pratiquent une activité physique. Ces mêmes données (ou presque) fournies aux ministres il y a 4 ans à l’Assemblée nationale, mais pour lesquels Agnès Buzyn avait demandé « plus d’études« . « Jamais dans l’histoire du médicament, on n’a demandé autant de preuves« , relève aujourd’hui François Carré, malgré des indicateurs de preuves incroyablement fiables dans toutes les sociétés savantes au niveau mondial.

Malgré les alertes répétées des experts, malgré les rapports qui s’empilent et vont toujours dans le même sens, la prise de conscience collective est très faible. « Rien ne se passe », regrette Michel Savin (LR). « L’activité physique n’est pas assez reconnue comme un traitement », poursuit-il.

François Carré, cardiologue à Rennes.

Le salut pourrait revenir par la prise en charge de l’activité physique par la Sécurité sociale. Plusieurs sénateurs et sénatrices évoquent cette possibilité. François Carré livre alors les quelques échanges qu’il a pu avoir avec le président de la Caisse nationale d’assurance maladie : « On me disait : « Mais rendez-vous compte de ce que cela va nous coûter… » Si je peux me permettre, combien de médicaments sont moins efficaces et sont remboursés ?« 

Le sujet est selon lui très politique, car la prévention en matière d’activité physique est une affaire de long terme. « Quand je parle de cela avec des politiciens, on me répond : « Mais dans 20 ans, M. Carré, je ne serais plus décisionnaire. » Les parents ont les même réflexes. Quand je leur parle des dangers de leur enfants, ils me répondent qu’à l’heure actuelle, ils sont en parfaite santé. Ils ne se rendent pas compte du danger qu’il font prendre à leurs enfants. »

Il promet une « bombe à retardement » dans 20 ans, voyant arriver dans son cabinet de plus en plus de jeunes adolescents atteints de diabètes de type II.  « Seulement 5 % des enfants respectent les recommandations d’une heure d’activité physique chaque jour », rappelle-t-il. En 2020, selon l’Onaps (Observatoire national de l’activité physique et de la sédentarité), seulement 0,6 % des adolescents atteignaient les recommandations.

PRISE DE CONSCIENCE

Les différentes prises de paroles des sénateurs ont permis de mesurer le niveau assez inégale de connaissances en la matière, mais note une réelle prise de conscience des enjeux de santé publique. Avec Michel Savin, Véronique Guillotin (Meurthe-et-Moselle) était certainement la mieux armée sur le sujet. Claude Kern (Bas-Rhin) s’interrogeait sur les inégalités d’accès aux soins dues aux offres peu homogènes. Stéphane Piednoir (Maine-et-Loire) se dit « convaincu » car il fait partie de ceux qui courent autour du Sénat ; mais il découvre les chiffres sur la mortalité et la récidive. « Ce sont des éléments dont on n’a pas conscience. Il faudra les mettre en valeur », croit-il. Céline Brulin (Seine-Maritime), comme plusieurs de ses collègues, questionnait le professeur sur la petite enfance et les solutions pour lutter contre la sédentarité.

Le Rennais évoquait en réponse des expérimentations de marche avant la classe, qui améliorerait également les résultats scolaires des enfants. « Je ne suis pas sûr que les enseignants savent qu’un enfant actif décroche moins, est plus attentif et a de meilleurs résultats. » Il a été d’abord très heureux de voir le ministre Blanquer évoquer un programme de 30 min d’AP en classe chaque jour. « Puis j’ai appris qu’il y aurait d’abord des expérimentations avant de lancer l’opération. Ne peut-on pas laisser la liberté aux écoles de le faire ?« 

En effet, l’urgence sanitaire évoquée par les experts peut-elle attendre encore plusieurs années et les résultats d’expérimentations déjà étudiées à l’étranger ? « Une solution qui est très efficace à l’école, c’est la marelle. Et je ne suis pas sûr que cela coûte très cher ».

DÉVELOPPER LA « CULTURE DE L’AP »

Dans la deuxième partie de ces auditions, le sénateur de l’Essonne Jean-Raymond Hugonet (LR) tonne : « Quand va-t-on entrer concrètement dans des mesures qui ne coûtent pas un centime à notre pays et qui peuvent rapporter beaucoup ? » Il s’insurge également de voir le ministère des Sports réduit « à peau de chagrin » (il a été placé sous la tutelle du ministère de l’Education nationale au dernier remaniement, en juillet 2020), et que, depuis le premier confinement en mars dernier, « tout ce qui existe pour faire bouger les Français » a été mis de côté.

Matthieu Schuler, de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement de du travail (Anses), fait d’ailleurs part de sa surprise quant à la différence de traitement entre des risques chimiques et les risques liés à l’inactivité physique. « Dans ma direction, quand on s’intéresse à un polluant chimique, à un risque microbiologique, on va identifier quelques pour-cents qui dépassent les seuils de référence établis par nos scientifiques. Mais là, on est sur une proportion massive de personnes qui sont au-delà des seuils ! »

Sa consoeur, la professeure Irène Margaritis, milite pour le développement d’une « culture de l’activité physique », à instaurer dès le plus jeune âge. En évoquant les méfaits du confinement, dont « les effets seront très difficilement réversibles », elle prédit : « Les enfants qui ne pratiquent pas aujourd’hui sont les adultes de demain qui n’auront pas acquis cette culture de l’AP. » Et pour lesquels il sera d’autant plus difficile de proposer de l’AP dans un cadre thérapeutique.

UN NOUVEAU MÉTIER ?

Au final, ce qui revient le plus dans les questions des parlementaires, est la façon de faire évoluer l’existant pour lever les freins à la prescription. Le Dr Albert Scemama de la Haute autorité de santé, en listait d’ailleurs 5 : « Le manque de connaissances par le médecin de l’impact de l’AP sur la santé ; ses craintes vis-à-vis d’événements cardiovasculaires graves ; l’absence de recommandations sur les modalités de consultations et de prescription ; l’absence de parcours structuré professionnel centré sur cette prescription ; le coût pour les patients. » 

Ainsi Corinne Imbert, sénatrice (LR) de Charente-Maritime, demandait si « la collaboration entre les acteurs sanitaires et les acteurs de l’AP sont suffisamment développées », et Cathy Apourceau-Poly, sénatrice (PC) du Pas-de-Calais, questionnait  l’impact des maisons sport-santé (dont la deuxième vague de labellisation doit être dévoilée très bientôt) sur « les familles les plus modestes qui, en plus d’être celles qui risquent de délaisser la pratique le plus rapidement, sont aussi celles qui ont le plus de risques de développer une pathologie ».

L’effet de surprise est venu de la Creuse, avec l’intervention de Jean-Jacques Lozach : « La demande est là, le besoin est là, mais il faut une réponse en termes d’accueil et d’offres en Apa dans les clubs, les entreprises, less Ehpad », commence-t-il. « N’y a-t-il pas une réflexion à mener sur un nouveau métier à créer ? (…) Il y a bien quelques éducateurs sportifs ici ou là, formés à travers un complément sur ces sujets-là, mais ça reste marginal. » Arrêt cardiaque chez les Stapsiens, que seuls la Pr Margaritis et le Dr Alain Frey (Société française de médecine, de l’exercice et du sport) penseront à réhabiliter, rappelant que la filière existe depuis 1981.

Contacté, Jean-Jacques Lozach dit s’être mal exprimé. « Cette profession est bien inscrite au répertoire national des certifications professionnelles mais concrètement, au quotidien, c’est très difficile pour eux aujourd’hui. Par exemple, un EAPA qui intervient dans un centre hospitalier et ne voit pas sa profession dans la grille indiciaire. Il y a une lacune ! C’est la preuve d’un manque de reconnaissance statutaire. » Contacté par Mathieu Vergnault, président de la Société française des professionnels en Apa (SFP-APA), le sénateur affirme s’être engagé à le rencontrer « pour voir quel type d’amendement je pourrais proposer ».

ÉTUDES EN COURS

Christèle Gautier, cheffe du bureau de l’élaboration des politiques du sport et responsable de la Stratégie nationale de sport-santé (SNSS) au sein du ministère des Sports, semble pourtant appeler de ses voeux une « nouvelle filière professionnelle », affirmant même que les travaux seraient engagés. « Avec la Direction générale de la santé, nous avons identifié plusieurs formations diplomantes », vers qui les médecins pourraient orienter leurs patients sans crainte.

Et plus seulement les médecins généralistes, puisque serait envisagé l’ouverture de la prescription à d’autres professionnels de santé, comme les spécialistes (cancérologues, endocrinologues…). La responsable va même plus loin, disant vouloir « cibler là où les patients viennent : dans les officines, chez les infirmières, chez les masseurs-kinésithérapeutes ». En outre, la question des Rosps (Rémunération sur objectifs de santé publique) pourrait revenir sur la table, dans le but d’inciter les médecins libéraux à prescrire l’AP à ses patients, du moins à faire de la prévention en consultation.

 

[ POUR ALLER PLUS LOIN ]

 

En outre, alors que études et thèses sont en cours de réalisation concernant le Sport sur ordonnance, comme l’affirme le Dr Alain Frey (SFMES), Christèle Gautier a affirmé qu’avait été confiée à l’Observatoire nationale de l’activité physique et sportive (Onaps), « une mission d’évaluation de l’impact des programmes mis en place dans les Maisons sport-santé, en termes de condition physique et de sédentarité », dont 70 000 personnes auraient bénéficié. Elle pourrait être lancée d’ici 2022 et se déploierait « sur plusieurs années, avec des cohortes importantes ».

Les auditions se sont achevées sur des notes optimistes : le Dr Albert Scemama rappelait que le programme Suède en mouvement, existant depuis 2001 et ayant fait appel aux prescriptions de médecins, avait permis « d’augmenter le niveau d’AP des 50 % en 6 mois, avec une observance de 65 %, soit équivalente à un traitement médicamenteux ». Le Dr Alain Frey, médecin du sport à la SFMES, se réjouissait quant à lui de voir qu’une filière post-Covid se créait d’ores et déjà, et « mettait d’emblée ensemble la médecine du sport et la cardiologie ». Preuve que sport et santé ont bel et bien un avenir commun ?

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